Festival Rainy Days

Musique à domicile

Le public du Rainy Days en vadrouille
Foto: Kévin Kroczek
d'Lëtzebuerger Land vom 23.11.2018

Vision poétique vendredi 16 novembre à la Philharmonie. L’entrée latérale, par laquelle entrent celles et ceux qui ont laissé leur voiture au parking des Trois Glands, dispose d’une porte automatique. À chaque fois que la porte s’ouvre, des dizaines de feuilles mortes s’engouffrent dans la bâtisse. On en retrouve jusqu’au grand hall, quasiment désert peu avant vingt heures. Dans le grand auditorium se tient une discussion animée par Lydia Rilling, directrice artistique du festival. Ce soir, deux œuvres vont être interprétées par l’Ensemble Resonanz. Le Journal d’un disparu (1917-1919) de Leoš Janáček, avec une nouvelle orchestration par Johannes Schöllhorn, et Migrants (2017) de Georges Aperghis. Les spectateurs sont emmenés derrière la scène où sont installés des bancs, sans dossiers. L’ambiance est intimiste donc, mais le cadre impressionne. Derrière les musiciens, la grande salle, totalement vide et baignée d’une lumière tamisée. Ces derniers montent sur scène et sont très vite rejoints par Agata Zubel, chanteuse soprano, et par Emilio Pomàrico qui va diriger l’ensemble.

Le Journal d’un disparu (Zápisník zmizelého en version originale) se compose de 22 mélodies pour une demi-heure de musique contant l’histoire d’amour impossible entre une jeune paysan nommé Janik et d’une tsigane. Une œuvre poétique, tragique et politique. La voix d’Agata Zubel est puissante, elle porte jusqu’aux extrémités des places assises. Elle est rejointe par Christina Daletska, chanteuse mezzo-soprano. Les deux musiciennes dialoguent alors pour la seconde pièce de la soirée, Migrants. Moins mélodique, plus complexe et encore plus sombre que l’œuvre précédente. Des jeunes hommes se noient, leurs yeux se crispent sous la tension et leurs yeux oublient de ciller. S’ensuit une ovation de longues minutes durant. Après la représentation, on a le dos en compote mais on se dit que ça valait le coup, et puis de la scène, la vue est à se damner.

Comme chaque année, un catalogue très haut de gamme est distribué gratuitement. 270 pages qui décortiquent cette nouvelle édition du festival Rainy Days placée sous le signe du réel. Il convient d’ailleurs de s’y reporter pour des textes plus complets sur la programmation. Samedi 17, le ballet des feuilles mortes recommence tandis que dans l’espace découverte, à 17 heures, les musiciens d’United Instruments of Lucilin montent sur scène pour un spectacle intitulé Traces of reality. Pascal Meyer au piano interprète trois courts segments de Voices and piano par Peter Ablinger. Arrivent des violons et un court solo au clavecin électrique, puis les premières notes emblématiques de Jump de Van Halen sont répétées en boucle et mixées à la sauce Lucilin. Est ensuite interprétée une puissante œuvre de Joanna Bailie, Symphony-street-souvenir, où l’on entend une mélodie extraite d’une boîte à musique, des bruits de cloches puis un brouhaha d’engins motorisés. Le concert se termine par Popular contexts signé Matthew Shlomowitz, un duel entre vibraphone et deux batteries tantôt frustrant, tantôt jouissif qui provoque un boucan de tous les diables. Lorsqu’une spectatrice a le malheur d’essayer de prendre une photo en douce avec son portable, elle est sévèrement remise à sa place par le staff, comme si elle tenait un détonateur dans sa main. Les applaudissements sont nourris. Le soir même est diffusé Paris qui dort (1924) de René Clair avec une musique signée Yan Maresz.

Dimanche 18, un certain nombre de curieuses et de curieux arrivent à la Philharmonie un peu avant midi. Dans le grand hall, les spectateurs sont divisés en plusieurs groupes. Des minibus les attendent place de l’Europe. Chaque groupe va sillonner la capitale, toute l’après-midi durant et assister à des concerts de salon. Une dizaine d’hôtesses et d’hôtes ont accepté, le temps d’une journée, d’accueillir les musiciens du Nadar Ensemble sous leurs toits, de la musique à domicile en somme. Ces derniers vont effectuer de véritables performances dans des espaces limités. Différents circuits sont organisés, le numéro 3 débute rue d’Avalon où Katrien Gaelens, flutiste, interprète deux œuvres, dont Ajax de Max Murray pour sa première mondiale, dans un petit appartement, totalement réaménagé pour l’occasion. Le second concert a lieu rue de la Déportation, où Elisa Medinilla est au piano dans le salon d’une charmante maison, plongée dans l’obscurité. Une pause déjeuner est prévue. Les convives en ont besoin pour ce qui les attend, une performative walk. Une marche silencieuse, les yeux fermés, dans un froid de canard. La troisième et dernière performance a lieu dans une maison au cœur de Belair. C’est Pieter Matthynssens, violoncelliste, qui fait le show. C’est d’ailleurs lui, l’homme-légume de la bande annonce du festival. Il interprète Pietà, intrigante et ludique œuvre pour instruments motorisés, par Lisa Streich, qui a fait le déplacement depuis sa Suède natale. Retour dans les cars, direction la Philharmonie pour un concert de clôture.

Le festival Rainy Days dure encore jusqu’au 25 novembre. Ce soir, vendredi 23, le quatuor Diotima et l’ensemble Mosaik sont au programme. Demain, samedi 24, aura lieu le concert de clôture de la Luxembourg Composition Academy, salle Robert Krieps à Neimënster. Suivront un récital de piano par Florian Hoelscher, trois grandes premières par l’Orchestre Philharmonique du Luxembourg, puis un concert des Noise Watchers Acousmonium en fin de soirée. Dimanche au Grand Théâtre, un spectacle final ainsi qu’un bal contemporain en guise de conclusion ; programme complet : www.rainydays.lu.

Kévin Kroczek
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