Theresa May et Recep Tayyip Erdoğan

La nouvelle Europe

d'Lëtzebuerger Land du 27.01.2017

En novembre 2013, le Parti pour la justice et le développement(AKP), au pouvoir en Turquie depuis 2002, rejoignait l’Alliance des conservateurs et réformistes européens (ACRE). Au contraire du Parti populaire européen (PPE), auquel l’AKP avait été affilié avec le statut d’observateur, les eurosceptiques et nationaux-conservateurs de l’ACRE avaient accordé le statut de membre à part entière au parti d’Erdoğan. L’AKP rejoignait ainsi un bloc de partis ultra-conservateurs, souvent islamophobes. Outre l’Alternativ demokratesch Reformpartei (ADR), qu’un commentateur turc décrivait à l’époque comme un « parti de pensionnés qui s’est progressivement tourné vers les conservateurs traditionalistes, les catholiques radicaux et l’extrême droite », l’AKP y retrouvait les conservateurs britanniques de David Cameron qui avaient été parmi les fondateurs de ce nouveau parti politique européen en 2009. Mehmet Çavuşoğlu, aujourd’hui ministre des Affaires étrangères, était conscient qu’il s’agissait d’une étrange alliance : « La Turquie veut devenir membre de l’Union européenne. Nous savons que les conservateurs britanniques ont une approche plus réactionnaire à ce sujet, mais il y a au sein de l’ACRE des partis de pays membres qui soutiennent la continuation [des négociations]. » En réponse aux inquiétudes bruxelloises face à l’euroscepticisme grandissant de l’AKP, il notait que « en tant que membre de l’ACRE, l’AKP n’envoie pas de signal négatif. La décision du Premier ministre britannique David Cameron de faire un référendum concernant l’adhésion turque à l’Union européenne ne concerne que son parti et son pays. »

Les tensions entre les conservateurs britanniques et l’AKP étaient palpables, lors de cette année difficile pour la Turquie. Le Rechtsruck du parti d’Erdoğan, combinant ultralibéralisme économique et conservatisme religieux, polarisait la société turque. La répression des émeutes de Gezi et la révélation des scandales de corruption mettant fin à l’illusion, entretenue par de nombreux réformateurs libéraux, que l’AKP était un allié objectif pour la démocratisation de la Turquie. Quelques mois plus tard en mai 2014, la catastrophe minière de Soma, où périrent 301 mineurs, rappela le coût humain du boom économique turc.

En 2017, la rupture avec le mainstream conservateur européen lie plus que jamais l’AKP et les conservateurs britanniques. La rhétorique de Theresa May et des membres de son gouvernement révèle d’inquiétant parallèles entre l’évolution autoritariste de ces deux partis. Comme la Turquie, la Grande Bretagne est aujourd’hui un pays profondément polarisé. Une enquête de chercheurs de la London School of Economics révèle que 46 pour cent des électeurs ressentent du « dégoût » pour les électeurs de l’autre camp depuis le référendum sur le Brexit. Or, Theresa May gouverne, non pas comme Premier ministre du pays, mais comme porte-parole de la frange la plus eurosceptique des 52 pour cent de la population qui s’exprimèrent pour une sortie de l’Union européenne. Sa tendance à dénoncer toute critique de sa politique comme non-respect de « la volonté du peuple », n’est pas sans rappeler l’attitude d’Erdoğan qui se voit comme l’incarnation d’une volonté populaire, qu’il est le seul à pouvoir interpréter.

Le gouvernement britannique interprète le résultat du référendum avant tout comme un rejet de la libre circulation des travailleurs. C’est une simplification abusive d’un phénomène complexe, qui encourage la xénophobie et la violence contre les étrangers. Dans les premières semaines après le Brexit, les crimes racistes ont augmenté de 41 pour cent. Ceci est aussi une conséquence de la campagne virulente menée par le camp antieuropéen avant le référendum. L’Independent révélait d’ailleurs que le gouvernement s’attendait à une augmentation de la violence xénophobe après l’activation de l’article 50 qui déclenchera le divorce avec l’Union européenne. Nul doute que les éléments racistes au sein de la société britannique sont confortés dans leur sentiment, quand la ministre de l’Intérieur Amber Rudd joue avec l’idée de lister les travailleurs étrangers employés par les entreprises britanniques. Les campagnes d’intimidation ont déjà commencé. Il y aujourd’hui cinq fois plus de citoyens de l’Union européenne détenus dans des centres de détention pour candidats à l’immigration qu’en 2010, l’année où les conservateurs sont arrivés au pouvoir.

Theresa May, qui occupait la position de Rudd, avant de devenir Premier ministre, l’avait dit clairement lors du congrès de son parti, l’année dernière en octobre : « Les citoyens du monde sont des citoyens de nulle part », une des mantras d’Erdoğan, qui dénonce le « manque de racines » et les origines cosmopolites de l’opposition laïque. Comme le président turc, elle semble souffrir d’une certaine folie des grandeurs. Tous deux veulent punir une Union européenne qui ne se soumettrait pas à leur volonté. Erdoğan en envoyant des armées de réfugiés à l’assaut de la forteresse Europe. May en faisant de son pays un paradis fiscal. Les travailleurs britanniques seront durement touchés par une telle mesure qui provoquera le démantèlement de la législation sociale et du droit du travail, entériné par la législation européenne et protégé, en cas de litige, par la Cour de justice européenne. Tout comme dans la Turquie de l’AKP, les travailleurs seront sacrifiés sur l’autel de la rentabilité économique.

Un dernier constat cependant. À chaque élection, l’AKP, un parti en constante mutation, a plus ou moins joué cartes sur table. Les électeurs en Turquie savaient pour quel modèle de société ils s’engageaient en donnant leurs voix au parti islamo-conservateur. Theresa May n’a pas ce mandat démocratique. Les conservateurs britanniques n’ont pas été élus avec un programme national-populiste.

Laurent Mignon
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