e-interview avec Karine Paris (Cell) sur les sciences citoyennes

Des jardiniers devenus scientifiques

Portrait de Karine Paris du Centre for Ecological Learning Luxembourg
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 30.11.2018

Morgan Meyer : Géographe de formation, vous êtes en charge au sein du Cell (Centre for Ecological Learning Luxembourg) de thématiques autour du monde vivant : écologie, agriculture, alimentation, jardinage communautaire. Qu’est-ce qui vous a amené à vous intéresser à ces thématiques ? 

Karine Paris : J’ai réalisé à l’âge de la trentaine un rêve jamais concrétisé : j’ai suivi un parcours académique en géographie/aménagement du territoire conclu par un master de recherche à l’Université du Luxembourg. C’est certainement l’une des meilleures décisions de ma vie ! La lecture de Histoire des agricultures du monde de Marcel Mazoyer en licence a été une révélation et a définitivement orienté ma vie : l’agriculture est la thématique qui me passionne et il y a urgence à agir sur les territoires et sur le statut de paysan.

J’ai réalisé mon travail de recherche sur les Amap (Associations pour le maintien d’une agriculture paysanne), observé la diffusion spatio-temporelle de cette innovation sociale et analysé son évolution et les blocages institutionnels au regard d’une théorie de la transition. À la fin de mon master, la question de poursuivre la voie de la recherche ne s’est pas posée longtemps car je suis une personne de terrain… par contre les outils et méthodes de la recherche en sciences sociales sont ancrées en moi et j’ai pu les mobiliser en travaillant pour le mouvement des villes en transition.

Morgan Meyer : Parlons du volet recherche de votre projet « Urban gardening citizen science research project », que vous menez en collaboration avec le Musée national d’histoire naturelle, projet financé en partie par le Fonds national de la recherche. L’idée phare de ce projet est d’amener des jardiniers à faire de la recherche scientifique. Pourquoi miser sur des jardiniers pour faire de la science citoyenne ? Et où en êtes vous dans le projet ?

Karine Paris : Je coordonne le développement des jardins communautaires au Luxembourg, c’est dans ce contexte que cette idée est née. Je mène un projet systémique qui inclut de la formation, de la mise en réseau, la création d’événements et de la recherche.

Les jardins communautaires se multiplient vite au Luxembourg, c’est donc la plus grande communauté présente. Il existe plusieurs formes de jardins : des jardins dits ouvriers, des jardins mixtes (parcelles privées et communautaires) et des jardins à gestion entièrement collective. Pour ce projet de recherche participative, j’ai contacté des jardiniers de ces trois formes de jardin.

Le projet a débuté le 18 novembre 2017 avec un Forum de lancement et se concluera cette année par le Forum de clôture du 1er décembre 2018 avec la présentation des premiers résultats et une partie réservée à une décision sur la volonté de poursuivre l’expérience l’année prochaine. Les résultats définitifs arriveront au cours de l’année 2019.

Ce projet a aussi la vocation d’être interdisciplinaire dans la mesure où nous associons les sciences sociales et les sciences naturelles. Aux termes du projet, nous rédigerons collectivement un article interdisciplinaire.

Morgan Meyer : Les sciences dites « citoyennes » ou « participatives » font parfois l’objet d’une critique : dans certains cas, les citoyens ne sont en fait que des collecteurs et capteurs passifs de données, mais ils ne sont pas impliqués dans la définition des questions et protocoles de recherche, ni dans l’analyse et la diffusion des résultats. Comment comptez-vous remédier à ce problème ?

Karine Paris : Vous parlez de science extractive, nous ne menons pas de tels projets. Nous avons débuté avec un cadre : la biodiversité et l’interdisciplinarité. Pour le Cell, la biodiversité est une question d’importance puisque les conséquences du changement climatique et des activités humaines l’impactent directement. Pour le Musée d’histoire naturelle, notre partenaire, c’est une question majeure !

Nous avons donc constitué une équipe avec les scientifiques du musée, une agronome et un chercheur en sciences sociales, ainsi qu’un encadrement pour la partie interdisciplinaire. Un étudiant en master a suivi le projet et étudié son processus pour son mémoire de fin d’études. Le projet s’est ensuite fait en se faisant sans présupposé de résultats mais avec des méthodes participatives et une approche co-créative. Nous ne visons pas la production de connaissances mais un partage où chacun apprend.

Nous avons organisé trois forums au total. Deux forums ont été dédiés au processus d’émergence d’idées et à la sélection thématique, c’est-à-dire que les thèmes qui ont émergé viennent des jardiniers, de leurs observations et préoccupations, et ils ont été très nombreux…

Pour le troisième forum, l’équipe avait préparé un protocole de recherche explicitant toutes les étapes d’actions à mettre en œuvre entre les mois de mai et novembre. Les discussions avec les jardiniers nous ont menés à la modification du protocole pour intégrer une pratique de jardinage supplémentaire et les jardins urbains en bac. Les conditions climatiques d’extrême sécheresse cette année nous ont aussi poussés à modifier l’expérience en cours de route, les jardiniers alertant sur l’état des plants de l’expérience. La sécheresse qui a persisté a même failli empêcher la dernière étape sur le terrain, celle de l’extraction des vers de terre, indicateurs entre autres de la fertilité des sols. Si les expériences se poursuivent l’année prochaine, les jardiniers pourront discuter les méthodes et non plus seulement les thèmes.

Morgan Meyer : Selon le sociologue et philosophe des sciences Bruno Latour, la science est la « continuation de la politique par d’autres moyens ». Est-ce qu’on peut considérer votre initiative dans ces termes ? Le fait de former et de transformer des jardiniers en scientifiques, et de les intéresser à la transition : est-ce un acte et un engagement politique ?

Karine Paris : La réflexion que nous avons eue avec les jardiniers sur leurs problématiques dans les jardins mène bien entendu à une réflexion sur les enjeux écologiques de l’agriculture (origine des semences, pratiques agricoles, système alimentaire, …) ainsi qu’à la question de l’organisation sociale.

L’un de nos buts est l’émancipation des jardiniers par rapport aux expériences scientifiques. Nous souhaitons défaire la barrière symbolique entre les gens et les experts. Nous visons un décloisonnement car dans le système institutionnel moderne, les secteurs d’activité sont distincts et ne communiquent pas. Tout ce qui peut apporter un décloisonnement est intéressant pour co-créer des solutions qu’on ne parvient pas à créer tout seul. 

Un autre but est aussi de comprendre le fonctionnement des différentes perspectives qui existent. Et clairement avec notre expérience et à travers l’observation des effets de différents types de couverture du sol sur la biodiversité, nous testons des alternatives à l’agriculture industrielle…

Le forum de clôture aura lieu le samedi
1er décembre à partir de 15.30 heures au Centre Culturel Altrimenti.

Pour aller plus loin :

Charvolin, F. et al. (2007), Des sciences citoyennes ? La question de l’amateur dans les sciences naturalistes, Éditions de l’Aube

Dehnen-Schmutz, K. (2018), « Working with gardeners to identify potential invasive ornamental garden plants : testing a citizen science approach », Biological Invasions 20(11),
pp. 3069-3077

Ramirez-Andreotta, M.D., et al. (2015), « Building a co-created citizen science program with gardeners neighboring a Superfund site : The Gardenroots case study », International Public Health Journal, 7(1), p. 13

Morgan Meyer
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