Séismographe

d'Lëtzebuerger Land vom 19.05.2017

« Il ne faut pas confondre nos deux collections, qui ont chacune un but spécifique », lance, en exergue, Claudine Hemmer, chargée de mission et cheffe de service du département arts visuels du ministère de la Culture, avant que ne débute notre conversation. Nous nous trouvons dans une des salles de réunion du Musée national d’histoire et d’art pour un entretien à trois sur les collections publiques d’art contemporain luxembourgeois. Malgorzata (que tout le monde appelle Gosia) Nowara nous reçoit « chez elle » : elle est conservatrice de la section des beaux-arts du MNHA, ayant pris la succession des mythiques Jean Luc Koltz et Joseph-Emile Muller. Le point de départ de notre enquête : Si le ministre de la Culture Xavier Bettel (DP) promet l’installation d’une galerie d’art luxembourgeois dans le bâtiment de la Bibliothèque nationale, quelles seraient les œuvres qui pourraient y être exposées ? Dans quels stocks les responsables de cette galerie pourront-ils puiser pour montrer cette « richesse de l’art luxembourgeois » pour laquelle s’enthousiasme tant le chef du gouvernement ? Les collections publiques sont-elles représentatives ? Sont-elles seulement connues ? Qui achète et selon quels critères ? Et : la légende noire selon laquelle des fonctionnaires emportaient régulièrement les œuvres accrochées dans leur bureau à la maison lorsqu’ils partaient à la retraite est-elle vraie ?

Première approche du sujet : en trois dates. En 1958 est instaurée une commission d’achat qui enrichit les collections du « Musée d’État », dont les origines remontent au XIXe siècle et aux collections de l’Institut grand-ducal. Au début des années 1980, Roger Manderscheid, alors responsable du ministère de la Culture, achète les premiers tableaux pour la collection d’État, donc du gouvernement. Et en 2013, la ministre de la Culture Octavie Modert (CSV) commence à professionnaliser la gestion de cette collection en fixant clairement les conditions d’emprunt des œuvres dans une circulaire aux administrations. Ce n’est qu’à partir de cette date-là que le MNHA est officiellement chargé de l’inventaire et du suivi des œuvres de cette collection méconnue. Et une fois qu’elles sont entre les mains du musée national, elles sont traitées avec le même soin professionnel de conservation et de stockage que les œuvres de la collection du musée.

Le visiteur du ministère de la Culture, désormais installé dans le magnifique Hôtel des Teres Rouges, est accueilli par des œuvres d’art contemporain : tableaux, photos, parfois installations. Le ministère expose une centaine d’œuvres, souvent les plus récentes, dans ses hall d’accueil, salles de réunion ou bureaux. Il n’est pas rare d’y croiser des Tina Gillen ou des Su-Mei Tse ; depuis quelque temps, des cartels permettent même de les identifier. À côté de la collection publique, il y a les œuvres de la collection privée du ministre Xavier Bettel, grand amateur d’art amateur, achetées souvent sur le mode du coup de cœur ou de la sympathie pour l’artiste et son engagement social. Depuis la circulaire de 2013, seuls les ministres, leurs espaces d’entrée ou salles représentatives et les ambassades luxembourgeoises à l’étranger ont encore le droit d’orner leurs murs avec des œuvres de la collection publique. Les fonctionnaires lambda et les secrétaires ont dû rendre leurs pièces.

Depuis les premières acquisitions en 1980, la collection d’État a été régulièrement enrichie pour compter aujourd’hui quelque 300 œuvres – c’est la moitié, en nombre absolu, de celle du Mudam. Cette année, le budget de l’État prévoit 76 000 euros pour « l’acquisition d’œuvres d’art ». Il n’y a pas de commission d’achat formalisée, mais Claudine Hemmer se concerte de manière informelle avec Gosia Nowara et Kevin Muhlen, le directeur du Casino, pour s’échanger sur les artistes à suivre et les œuvres intéressantes qu’ils ont vues. Les propositions d’acquisition sont soumises au ministre, à lui la charge d’engager ou non l’achat. « La collection d’État est clairement un dispositif de promotion des artistes et de l’art luxembourgeois », explique Claudine Hemmer, qui affirme acheter, à parts à peu près égales, auprès de galeries commerciales, auprès du Cercle artistique et autres initiatives non-commerciales ou encore directement chez les artistes eux-mêmes. Il n’y a aucune procédure officielle et pas vraiment de critères d’achat, tout se passe encore un peu selon le système D. « Mais, concède la responsable du ministère, nous venons d’entamer un travail de réflexion sur cela justement. Beaucoup de choses ont changé en quarante ans, la scène s’est professionnalisée. Il nous faudra introduire des procédures plus claires. »

Dans nos pays voisins, les choses sont autrement plus structurées (il est vrai que la masse critique y est beaucoup plus élevée aussi). En France par exemple, le Centre national pour les arts plastiques (Cnap), fondé en 1982, a pour mission d’« assurer la gestion du patrimoine contemporain national, veiller à sa présentation publique et encourager et soutenir la création dans ses différentes formes d’expression » selon sa propre description. Sur son site internet, le Cnap s’enorgueillit d’être l’héritier de la politique de « collectionneur public » instauré par l’État français dès… 1791 ! La collection contemporaine de l’État français s’appelle Fnac (Fonds national d’art contemporain) et comporte désormais quelque 100 000 œuvres ; elles sont acquises par des comités d’experts et diffusées, faute de murs, par le biais de prêts et de dépôts. En Allemagne, l’État (der Bund) collectionne de l’art contemporain depuis 1971 et dispose de 400 000 euros annuels dépensés par une commission d’acquisition, qui a ainsi réuni 1 500 œuvres d’artistes représentatifs de leur génération – où le Luxembourgeois Michel Majerus côtoie des stars du marché comme Gerhard Richter ou Albert Oehlen. Eux aussi les prêtent aux ministères et musées.

La collection d’État luxembourgeoise par contre, pour modeste qu’elle soit, est encore complètement inconnue du grand public. Les nouvelles acquisitions ne sont pas publiées, même pas dans le rapport annuel du ministère, et il est impossible de consulter un inventaire et de juger de l’esthétique ou de l’idéologie qui la précèdent. Ce travail serait en cours. Claudine Hemmer affirme qu’elle essaie de suivre les artistes importants de la scène locale – et uniquement ceux-là, le ministère n’achète pas d’artistes internationaux – et d’acheter, pour les soutenir, mais aussi pour suivre leur évolution, au début de leur carrière et peut-être encore une fois plus tard. Mais on sait que la peinture y est largement dominante, et que parmi les peintres, plusieurs noms reviennent plus souvent que d’autres. On sait aussi que certains artistes crève-la-faim qui font le pied de grue devant le ministère se voient par exemple acquérir une toile en guise de soutien social. Or, une collection génère surtout des frais énormes, comme souligne un professionnel d’un musée, que ce soit de stockage, de suivi ou d’entretien. Donc il se peut que des œuvres de qualité moindre encombrent les stocks parce qu’un/e fonctionnaire ou un/e ministre avait bon cœur. Une fois que les œuvres d’art sont dans les stocks du MNHA, elles font partie du patrimoine national et sont inaliénables. Les frais qu’elles génèrent peuvent alors tout à fait dépasser leur valeur de marché.

La mission du MNHA est beaucoup plus clairement définie. Acquérir des œuvres pour enrichir ses collections est parmi ses missions énoncées dans la loi sur les instituts culturels de 2004 – sans qu’il y soit précisé qu’il doive acheter des œuvres d’artistes luxembourgeois. « J’ai à gérer une collection qui s’étend du XIIe au XXIe siècle, explique Gosia Nowara, donc de l’art ancien au contemporain ». Néanmoins, elle sait l’importance du patrimoine local et la valeur que lui attachent les Luxembourgeois et soigne donc ce volet de la collection autant que l’art ancien par exemple. Mais si un chef d’œuvre classique est en vente, comme récemment cette Vue sur le château de Larochette de Koekkoek (1848), son prix peut facilement faire exploser les quelque 200 000 euros de budget d’acquisition dont dispose le musée pour les beaux-arts – malgré la campagne de crowdfunding. « L’histoire de l’art fera son tri, affirme la conservatrice, nous ne pouvons pas être complets et tout collectionner. Mais nous voulons documenter l’évolution de la création au Luxembourg. » Et donner une idée aux touristes de ce qu’est l’art autochtone. Voilà pourquoi un étage est constamment réservé à l’art d’ici. Et le MNHA montre actuellement ses principales acquisitions des vingt dernières années dans une exposition temporaire1. Là aussi, il s’agit avant tout de peinture, souvent même figurative, avec aussi un ensemble de trois tableaux de Michel Majerus, que Gosia Nowara a pu acquérir récemment. Et qu’elle voulait absolument dans la collection parce qu’il s’agit d’un artiste essentiel pour l’art non seulement luxembourgeois mais aussi européen. Comme Claudine Hemmer, Gosia Nowara achète dans les galeries, dans les centres d’art et dans les ateliers – plus lors de ventes aux enchères pour des œuvres plus anciennes. Les dons et legs sont consciencieusement analysés avant de les accepter, parce qu’elle a conscience du faire-valoir que représente une présence dans une collection dans le plus important musée du pays pour la carrière d’un artiste vivant. Et parce que le stockage, c’est des frais,

Un troisième acteur important pour la constitution de collections publiques est la Ville de Luxembourg, qui achète sur impulsion de son responsable politique pour la culture, qui est actuellement la bourgmestre Lydie Polfer (DP) elle-même, et de la directrice des musées de la Ville, Danièle Wagener. « Nous sommes, promet cette dernière, dans un dialogue permanent pour les achats. » Ainsi, la Ville achète pour ses bureaux et autres bâtiments officiels – par exemple, commande avait été passée à Tina Gillen pour décorer les murs de l’escalier somptueux de la mairie –, et ces œuvres sont scrupuleusement inventoriées. Mais elle achète aussi pour les collections de ses musées, « et là, il faut que les acquisitions fassent sens, affirme la directrice, que ce soit par rapport aux autres œuvres que nous possédons ou par rapport au contexte national ». Ces dernières années, surtout depuis la réouverture de la Villa Vauban, ces œuvres d’artistes autochtones dignes d’intérêt sont souvent montrées en dialogue avec, par exemple, l’art ancien, ou des collections invitées.

Le Mudam, lui, bien qu’étant une fondation de droit privé, collectionne avec le budget que l’État lui attribue. Ses directeurs successifs – Bernard Ceysson, Marie-Claude Beaud et Enrico Lunghi –, avaient le plus conscience de la nécessité de critères de qualité et de la valeur que constitue une présence dans une collection publique de niveau international (surtout à un moment où le budget d’acquisition a été dramatiquement amputé). Parmi les quelque 600 œuvres que compte cette collection, il y a une trentaine d’artistes luxembourgeois. Ce qui faisait toujours dire à Enrico Lunghi, dans un sourire, que le Mudam était le musée au monde avec le plus d’artistes grand-ducaux.

1 L’exposition Vingt ans d’acquisitions d’art luxembourgeois, nouvel accrochage permanent dure encore jusqu’au 13 août 2017 au Musée national d’histoire et d’art ; www.mnha.lu.

josée hansen
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