Google

Sur le marché des télécoms

d'Lëtzebuerger Land vom 06.03.2015

Lors de la grand-messe des technologies mobiles qui rassemble ces jours-ci quelque 80 000 personnes à Barcelone, Google a annoncé vouloir se lancer dans les prochains mois dans une nouvelle activité : le géant de la recherche va devenir « au cours des prochains mois » opérateur de télécommunications. Au moment de faire cette annonce, Sundar Pichai, en charge chez Google d’Android, Chrome et des apps, a pris soin de souligner que son groupe resterait un opérateur modeste et qu’il est satisfait de l’offre actuelle des opérateurs de télécommunications. Dans ce cas, qu’entend faire Google dans ce qui sera pour lui un nouveau métier ?

À vrai dire, Google s’était déjà avancé sur ce terrain en 2010 en annonçant son intention de lancer dans certaines villes américaines un service de fibre optique. En 2014, le moteur de recherche avait précisé avoir identifié 34 villles intéressées et avoir demandé aux responsables de neuf zones urbaines intéressées de fournir des renseignements techniques et administratifs avant un possible déploiement.

Avec cette nouvelle initiative, Google enfonce le clou et pourrait donc un jour devenir un intervenant sur le marché de AT&T, Verizon, voire British Telecom ou Orange. Quel objectif poursuit donc Google ? Selon le magazine Wired, il entend rester un opérateur modeste, mais orienter le marché, grâce à sa puissance de feu, dans une direction qui sert ses intérêts.

Dans l’immédiat, il souhaite explorer la possibilité de créer une passerelle entre réseaux cellulaires et réseaux Wifi, en permettant par exemple de transférer un appel en cours d’un réseau à un autre. Une piste déjà explorée par certains opérateurs, mais que par le biais d’Android, premier système d’exploitation mobile dans le monde, Google peut influencer de manière significative. Google peut aussi être tenté à moyen terme de mettre les pieds dans le plat en favorisant des réseaux sans fil autres que le cellulaire et le WiFi, ce qui dérangerait beaucoup plus les grands intervenants établis et menacerait directement leur modèle d’affaires.

Dans cette perspective, le réseau de fibre optique que Google est en train de monter pourrait servir à créer des zones Wifi qui pourraient s’intégrer au réseau annoncé cette semaine. Une autre possibilité serait que Google utilise pour ce projet ses ballons volant à haute altitude et des drones pour offrir de la connectivité dans des zones qui n’en proposent pas aujourd’hui.

Une autre implication de ces efforts pourrait aussi être celle d’une évolution vers des débits beaucoup plus importants, grâce notamment à un réseau dit pCell, dont l’inventeur, Steve Perlman, participe au projet de Google et assure qu’il permet des vitesses de transmission 35 fois plus élevées que les réseaux actuels.

Clairement, davantage que de devenir un opérateur comme les autres et de se créer une rente d’utilisateurs plus ou moins captifs, Google cherche à favoriser l’éclosion d’une plus grande connectivité, qu’il considère comme un facteur indispensable pour faciliter l’adoption de ses autres services. On songe par exemple aux efforts en cours de Google pour lancer un véhicule électrique sans chauffeur : une initiative qui est susceptible d’initier une révolution en profondeur dans la façon dont nos sociétés fonctionnent et qui requiert une connectivité beaucoup plus importante que celle que nous connaissons aujourd’hui. Google ne souhaite probablement pas devenir l’opérateur exclusif de telles infrastructures, mais plutôt peser sur les différents marchés concernés de façon à faciliter leur avènement. Cela passe nécessairement par une mise en question du status quo, que ce soit du côté des opérateurs de télécommunications, souvent plus intéressés à maximiser les profits qu’ils parviennent à extraire de leurs infrastructures existantes que d’adopter les nouvelles technologies disponibles, que dans l’univers des transports, où l’arrivée de véhicules sans chauffeurs serait naturellement vécue par la plupart des intervenants comme une attaque frontale contre l’emploi.

Jean Lasar
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