Brasserie Diekirch

Marchands de patrimoine

d'Lëtzebuerger Land du 14.01.2010

« Nous, les brasseurs, nous ne vendons pas des savonnettes, nous vendons du patrimoine », raconte Georges Lentz, le patron de la Brasserie nationale, qui produit la bière Bofferding, leader sur le marché luxembourgeois, ainsi que la Battin. Il analyse l’indignation des consommateurs luxembourgeois et leur mobilisation sans pré-cédent lundi soir dans les rues de Diekirch, alors que les fermetures d’autres sites de production se sont faites le plus souvent dans l’indifférence générale de la population, comme une marque du caractère « hautement émotionnel » de la boisson au malt. Comme les Gaulois jadis avec la cervoise, les Luxembourgeois s’accrocheraient-ils comme à une bouée à l’un des derniers symboles forts de leur identité nationale ? « Lorsqu’on enlève une brasserie, on déracine la marque », précise le dirigeant de Bofferding, qui ne donne pas cher de la peau de Diekirch, une fois que la délocalisation de la production sera effective. La bière est, à ses yeux, un produit non soluble dans le capitalisme industriel « bête et méchant » d’une multinationale telle que ABInbev. La fermeture de Diekirch, avec à plus ou moins court terme, la dis-parition de la marque, relèverait de la logique même du groupe, qui n’en sera d’ailleurs pas à son premier sabordage.

La Brasserie nationale revendique fièrement son caractère d’entreprise familiale, qui ferait le principal atout de ses produits dans les rayons des supermarchés. « Notre horizon est de cinq, dix ou 25 ans, contrairement à des grands groupes comme Inbev qui ont des horizons à trois mois, la pression des analystes et, à la fin du compte, une déconnexion totale des consommateurs », souligne pour sa part Frédéric de Radigues, directeur de BN. Il sait sans doute de quoi il parle, lui qui pendant quinze ans a travaillé pour Interbrew, avant de se faire débaucher par Georges Lentz, pour son plus grand bonheur. « Les gens qui prennent les décisions dans les grands groupes peuvent se tromper sur l’évaluation du marché », analyse le dirigeant.

En dépit des prix de vente élevés par rapport à ses concurrentes, la Jupiler notamment, que les grandes chaînes de distribution étalent dans les rayons comme des produits d’appel, écoulées sans bénéfice ou même avec des marges négatives, les ventes de Bofferding et de Battin ont observé une ligne de croissance relativement stable au cours des dix dernières années, alors que dans le même temps, la consommation nationale de bière flanchait. Le « secret » de BN est d’avoir cherché rapidement à compenser ses pertes ineluctables sur le marché local en développant sa visibilité sur la Grande région (hors Allemagne, qui est un marché à part). Les bouteilles de Bofferding ont trouvé aisément leur place à l’exportation sur le marché des bières de qualité, inexploité par les multinationales de l’industrie alimentaire qui utilisent des ingrédients au rabais pour produire beaucoup et à moindre coût. Le malt est remplacé par du maïs ou du soja, bien moins chers à la production.

En France, les ventes de Bofferding ont enregistré une croissance de 25 pour cent entre 2005 et 2009. La Belgique, que l’on croyait verrouillée par la forteresse Interbrew, s’est aussi révélée un marché captif pour la Brasserie nationale. Les volumes écoulés par Bofferding en 2009 se sont affichés en hausse de un pour cent, alors qu’en Europe occidentale, la production des brasseries a baissé de 1 à 1,5 pour cent.

Soucieux de la survie de l’industrie brassicole luxembourgeoise, Georges Lentz a longtemps carressé le rêve de réunir sous un seul toit tous les acteurs de ce secteur « pour faire de l’exportation ». La planche de salut des brasseurs. La perche n’a pas été saisie. Mousel et Diekirch ont perdu leur indépendance. La première, qui brassait plus de 200 000 hectolitres par an, a quasiment disparu de la cartographie des bars, cafés et magasins, tant ses ventes sont devenues confidentielles. La seconde est désormais un animal en voie d’extinction que mêmes ses aficionados les plus survoltés sur facebook ne pourront pas sauver de la noyade. Car produire de la Diekirch dans les usines belges d’ABInbev, équivaudra à plus ou moins long terme à coller des étiquettes avec les armoiries de la cité des ânes sur de la Jupiler coupée avec un peu de malt et beaucoup de maïs. Véronique Poujol

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