Chronique Internet

Tidal rebat les cartes

d'Lëtzebuerger Land vom 10.04.2015

Le service de streaming Tidal, relancé fin mars par la star du hip-hop Jay Z et une quinzaine de vedettes de premier plan parmi lesquelles Beyoncé, Rihanna, Kanye West, Nicki Minaj, Alicia Keys, Daft Punk et Madonna, met résolument les pieds dans le plat du marché très disputé du streaming musical. Lors d’une conférence de presse à New York, Jay Z et ses associés, présentés comme des co-propriétaires de la plateforme, ont défendu leur modèle d’affaires de manière quasi-incantatoire. Par rapport à ses principaux concurrents iTunes et Spotify, qui drainent aujourd’hui une part significative de ce marché, Tidal se distingue par un abonnement mensuel relativement élevé (9,99 dollars en mode simple et 19,99 dollars en mode haute-fidélité, c’est-à-dire sans perte de qualité par rapport à un CD) et entend séduire grâce à sa promesse que les royalties versées aux artistes seront supérieures à celles payées par les autres services.

Cet événement a fait grand bruit sur la planète de la musique en ligne, qui attend avec impatience le lancement par Apple d’un service comparable, dérivé d’iTunes mais intégrant le service Beats racheté pour trois milliards de dollars. Initialement prévu pour le mois de mars, ce service semble avoir été repoussé à l’été. L’autre sujet d’attention en matière de streaming musical est Spotify, qui revendique quinze millions d’abonnés payants et soixante millions non-payants, ceux-ci acceptant un flux et une interface comprenant des publicités. Certains artistes, ainsi qu’Universal Music, reprochent à Spotify de ne pas faire assez d’efforts pour faire passer ses utilisateurs vers l’abonnement payant, les privant ainsi de revenus.

Tidal, lancé pour la première fois sur les marchés britannique et nord-américain en octobre 2014, a bénéficié d’emblée de partenariats avec des fabricants d’équipements audio dont Sonos. En janvier dernier, le service a été étendu à cinq autres pays, l’Irlande, la Finlande, les Pays-Bas, la Belgique et le Luxembourg. La société suédoise qui a lancé le service, Aspiro, l’a revendu pour quelque 46 millions de dollars en janvier dernier à Jay Z, qui avait déjà avant cette acquisition expliqué que son intention était de créer une plateforme correspondant aux désidérata des artistes et leur garantissant une grande indépendance.

Depuis ce rachat et l’entrée au capital d’autres artistes de renom, révélée (mais non détaillée) lors de la conférence de presse du 30 mars, Tidal n’en finit pas de susciter des commentaires, louangeurs pour la plupart mais parfois aussi critiques.

Les critiques estiment que le service est trop cher, ce qui risque d’avoir pour conséquence de détourner les internautes des services payants émergents et de les faire retourner vers les plateformes de piratage. Ils craignent aussi que la coterie d’artistes très connus de Tidal mettent au point un modèle qui les favorise au détriment des artistes moins connus, avec le risque de freiner l’éclosion de nouveaux talents. Une autre considération évoquée par les voix critiques concerne le matériel utilisé pour écouter la musique : bon nombre de mélomanes ne disposent probablement pas d’un matériel suffisamment sophistiqué pour tirer un véritable bénéfice des flux de haute fidélité servis par Tidal (l’abonnement le plus cher streame à 1 411 kbps).

Ceux qui encensent Tidal mettent en avant que puisque des artistes connus le soutiennent, il bénéficie d’emblée d’une grande notoriété, gage d’un minimum de perennité. Ces artistes lui confieront vraisemblablement des contenus exclusifs, font-ils valoir. Il faut dire que dès sa création l’an dernier, Tidal a joué la carte des accords et partenariats tous azimuts, ce qui lui a permis d’offrir très rapidement à ses abonnés un catalogue remarquablement fourni. Outre le catalogue lui-même, c’est aussi la présence sur la plateforme de play-lists élaborées par Jay Z et d’autres grands noms des différentes scènes musicales qui est susceptible de le rendre attractif. Enfin, il faut reconnaître que l’idée d’une coopérative composée de poids lourds des charts, s’organisant en alternative au modèle des majors, a certainement de quoi séduire.

Jean Lasar
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