Le Cape d'Ettelbruck par Henri Jonas

Le Nord contre-attaque

d'Lëtzebuerger Land vom 10.02.2000

Bien qu'elle soit loin d'être achevée, on l'imagine superbe, la grande salle de spectacles du Centre des arts pluriels d'Ettelbruck (Cape). La scène est terminée, la technique encore bien visible car à nu, les voiles inclinés blancs sous le plafond et les panneaux latéraux laissent deviner une système sophistiqué de modulation acoustique. Par terre, sur les gradins qui ne sont encore qu'un dénivellement en escaliers et en béton, des trous bouchés ronds indiquent l'emplacement des 450 sièges. Dessinés par le bureau d'architecture d'Henri Jonas, les sièges sont actuellement soumis aux derniers tests acoustiques. Leur couleur ? Bleu foncé, alors que les murs seront lambrissés de bois clairs. « Nous voulions que les salles aient un caractère et une ambiance propres, d'autant plus que les espaces extérieurs restent bruts et neutres, » explique l'architecte du Cape. 

C'est un plaisir de le suivre dans « son » chantier, dans le grand bâtiment qui jouxte l'énorme espace monolithique du centre commercial Monopol et remplit le terrain vague qui subsistait sur la place Marie-Adelaïde (Maartplaz), et ouvre de l'autre côté sur le rond-point du contournement et l'Alzette, un peu comme une porte d'entrée dans la ville. 

Henri Jonas, architecte ettelbruckois, travaille depuis une bonne quinzaine d'années sur les plans de ce centre. Il se rappelle vaguement les premières esquisses, vers 1986, puis les nombreuses négociations et modifications nécessaires avant que ne soit entamée la construction il y a trois ou quatre ans. Le chantier accuse du retard, pour des raisons techniques ou des problèmes indépendants de la volonté du maître d'oeuvre, comme une faillite d'un fournisseur - le moindre imprévu entraîne d'ailleurs tout de suite des retards en cascade. 

Henri Jonas pourtant reste zen. Suite aux différents remaniements des plans et des attentes de la commune, il a dû complètement retravailler le bâtiment et avec le recul, il s'en félicite : le style post-moderne - « vous savez, c'était très à la mode à l'époque, à la fin des années 1980. . . » - a fait place à un bâtiment sobre et élégant, que le bloc d'entrée - un volume carré en granit gris posé sur de fines colonnes qui se terminent sur un grand escalier et l'entrée en coin - symbolise peut-être le mieux. S'il est très imposant et plutôt massif vu de l'extérieur, l'intérieur du bâtiment est au contraire plein de surprises en volumes et en ouvertures, ici sur une autre salle ou un autre étage, là sur l'Alzette ou la place du marché. 

La version finale du bâtiment incorpore l'ancien bâtiment de l'école de musique d'Ettelbruck, qui est relié avec le nouveau bloc par une verrière et profite donc ainsi d'ouvertures et de ponts à tous les étages. Un attrait supplémentaire pour le millier d'élèves du conservatoire, la proximité de lieux de création d'autres arts vivants titillant certainement leur curiosité.  «Le bâtiment est conçu de sorte à ce qu'il soit animé en permanence, » explique l'architecte, les élèves en journée, les créateurs et les spectateurs en soirée ou le week-end. Pour éviter le parasitage sonore, toutes les salles ont été isolées et insonorisées par des systèmes sophistiqués, y compris les deux salles de spectacles - la grande de 450 places et une petite de 120 places dont la composition est complètement modulable. Pour cela, l'architecte se fait conseiller par des acousticiens spécialisés du bureau allemand Grahner, la grande difficulté étant de faire une acoustique flexible, avec le meilleur résultat possible pour la musique aussi bien que pour le théâtre.

Suite à la demande de l'ensemble de musique municipal, l'ancien bâtiment intégré a été élevé d'un étage et accueillera leur salle de répétitions, ainsi qu'une petite mais charmante salle de concerts - peut-être pour du jazz - ainsi que plusieurs salles de classes pour l'école de musique. Malgré leur jumelage géographique, les deux structures toutefois restent chacune autonome : la Ville a entamé des négociations ressenties comme positives avec sa voisine de Diekirch en vue d'aboutir à un Conservatoire régional commun, alors que le Cape sera géré par une association sans but lucratif regroupant les acteurs politiques et culturels de la Ville et dont les statuts viennent d'être finalisés.

Pierre Kraus (PCS), le maire réélu d'Ettelbruck, a repris le dossier en cours de route de son prédécesseur Ed Juncker - dont le Centre portera d'ailleurs le nom - et le défend avec au moins autant de conviction. Son enthousiasme s'explique aussi par le fait qu'il est père d'enfants musiciens. Les quelque 750 millions de francs que coûte la construction seront portés à deux tiers par la commune, l'État assumant le tiers restant. Le Cape sera la première structure fixe et fermée pour spectacles de toute la région Nord et constituera forcément un attrait important pour la Nordstad et au-delà. Jusqu'à présent, les spectacles ne viennent au Nord qu'au printemps-été, lors des festivals de Wiltz, d'Echternach ou de Marnach, mais aucun de ces festivals ne dispose d'une infrastructure optimisée pour la création du spectacle vivant. 

Jusqu'à présent, les habitants de la région Nord devaient se déplacer à Luxembourg ou à Esch pour aller au théâtre ou à l'opéra - avec le Cape, cette migration pourrait éventuellement être inversée. Car contrairement au Tutesall, la grande salle d'Ettelbruck est équipée d'une technique de scène et de loges adaptées pour les productions de tous genres. La création théâtrale, musicale et de danse est vivement encouragée, depuis plusieurs mois, Saliha Aïachi noue des contacts - ce que, en bonne communicante, elle appelle « le travail en réseau ». « Un sacré bout de femme » la décrit Pierre Kraus, et c'est vrai qu'elle déborde d'énergie. Arrivée là en stage final de DESS il y a plus d'un an, cette Française de 31 ans est restée de prolongation en prolongation - parce qu'elle se passionne pour le projet et parce que la mairie avait besoin de quelqu'un qui fasse le lien entre les intervenants du projet durant sa finalisation. 

Ainsi, elle a participé à l'élaboration du concept de programmation,qui s'ouvre aussi bien aux formes d'expressions classiques que plus contemporaines, et ce dans des domaines aussi divers que le théâtre, la musique, l'opéra, la danse et les arts plastiques - une salle polyvalente de 425 mètres carrés peut aussi bien servir de salle d'exposition que de salle d'accueil pour les manifestations des associations ettelbruckoises. La convention qui lie l'asbl à la Ville explicite la priorité des acteurs locaux. 

Y est retenu aussi que le Centre disposera d'une subvention annuelle de dix millions de francs de la part de la commune, montant que le bourgmestre a l'espoir de voir doublé par le ministère de la Culture, dans la volonté de décentralisation de la culture qu'affiche ce dernier. Le dernier tiers du budget de fonctionnement prévisionnel de trente millions de francs serait à assurer par l'asbl, par la recherche de sponsors, la vente de tickets d'entrée ou la restauration sur place.

La convention entre l'asbl gestionnaire et la ville retient également qu'il incombe à l'association de recruter le personnel nécessaire pour gérer le Centre - dont le directeur. Saliha Aïachi ne cache guère son ambition de décrocher le poste.

josée hansen
© 2019 d’Lëtzebuerger Land