Transports d’animaux

Stop à l’exportation

d'Lëtzebuerger Land vom 20.12.2019

C’est une image qui ne cesse de hanter l’imaginaire des Roumains : des milliers de moutons noyés dans de la mer Noire. Le 24 novembre, le Queen Hind battant pavillon de Palau à destination de l’Arabie saoudite a chaviré peu de temps après avoir quitté le port de Midia situé au sud-est de la Roumanie. Pour les 14 600 moutons qui se trouvaient à bord, ce fut le terminus. Les 21 membres de l’équipage – vingt Syriens et un Libanais – ont été ramenés à terre sains et saufs après le naufrage, mais l’opération de sauvetage des moutons n’a commencé que le lendemain. « Si l’intervention avait été plus rapide, des milliers de moutons auraient pu être sauvés », a déclaré Kuki Barbuceanu, président de l’association Vier Pfoten (Quatre pattes), association de secours et de soins pour les animaux.

La police, l’armée, les pompiers, le garde-côte national et des plongeurs s’étaient rendus sur les lieux afin de déclencher l’opération « Sauvons les moutons ». Les chaînes de télévision étaient présentes et les images de cette tragédie sont passées en boucle avec un énorme impact sur les réseaux sociaux. « Nous avons pu sauver l’équipage, a déclaré Ana-Maria Stoica, porte-parole des services d’urgence de Constanta, ville située à proximité du port. Un homme est tombé à l’eau et était en état de choc thermique, mais nous avons pu le récupérer et il est sain et sauf. » Les moutons ont eu moins de chance. Seulement 250 d’entre eux ont pu être sauvés, dont 181 ont survécu, à savoir 1,2 pour cent du troupeau.

Cette affaire tombe mal pour la Roumanie. Troisième éleveur d’ovins au sein de l’Union européenne (UE), le pays a exporté ces deux dernières années deux millions de bêtes, notamment vers la Jordanie et la Libye. La catastrophe de Midia a relancé le débat sur le transport d’animaux vivants depuis la Roumanie, pays qui est l’un des principaux fournisseurs de moutons aux pays arabes. Le naufrage, dont la cause n’a pas été établie, a attiré l’attention sur les conditions de transport du bétail par mer dénoncées par les associations de protection des animaux et d’éleveurs d’ovins roumains. En juillet 2019, la Commission européenne avait demandé à Bucarest de renoncer au transport de 70 000 ovins vers le Golfe. Bruxelles suspectait la Roumanie de « violations systématiques » de la législation européenne sur le bien-être des animaux, mais ce pays a continué sa politique d’exportation de moutons vers le Golfe.

Les associations européennes de protection des animaux ont signalé à maintes reprises les mauvaises conditions de transport des animaux. « Tous les ans, plus de trois millions d’animaux vivants sont transportés depuis l’Union européenne vers des pays tiers, avait déclaré Martin Bauer, porte-parole de l’association Vier Pfoten. L’incident qui a eu lieu en Roumanie montre que les pays européens doivent interdire l’exportation d’animaux vivants. Les transports d’animaux à grande distance sont cruels et sont un risque majeur pour eux. Nous demandons à la Commission européenne d’interdire l’exportation d’animaux vivants à grande distance. »

Selon l’association internationale Compassion in World Farming (CIWF), fondée en 1967 en Angleterre, les camions surchargés, une mauvaise ventilation et des litières sales s’ajoutent au peu de nourriture, d’eau et de repos des animaux pendant leur transport. Le pire ce sont les longs trajets lorsqu’ils tombent malades, sont blessés ou meurent par milliers. La Turquie est le plus gros pays importateur d’animaux en provenance de l’UE. Les problèmes dus aux longs trajets sont aggravés par les attentes à la frontière entre l’UE et la Turquie. Pendant celles-ci, qui peuvent durer plusieurs jours, les animaux sont privés de nourriture et d’eau. Dans la chaleur étouffante de l’été elles provoquent des souffrances extrêmes. « Ces exportations d’animaux vivants depuis l’UE contredisent une valeur européenne importante qui est le bien-être animal, peut-on lire dans le rapport de la CIWF. Nous demandons à la Commission européenne de mettre fin de toute urgence au commerce d’animaux vivants. »

La Fédération Vétérinaire Européenne (FVE) appelle, elle aussi, à un meilleur traitement de l’animal vivant : « Les animaux doivent être élevés aussi près que possible des installations dans lesquelles ils sont nés et abattus, et aussi près que possible du lieu de production. » Quant à la Roumanie, le nouveau gouvernement libéral mis en place en novembre dernier promet de mettre fin aux exportations d’animaux vivants. « On ne pourra pas le faire du jour au lendemain mais c’est notre objectif à moyen terme, a déclaré le Premier ministre Ludovic Orban. C’est plus humain et aussi plus rentable d’exporter de la viande. » Au moins les 14 419 moutons noyés dans la mer Noire ne seraient pas morts pour rien.

Mirel Bran
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