Arts plastiques

Véhémence pastel

d'Lëtzebuerger Land du 20.12.2019

La nuit tombe vite dans les semaines de fin d’année, et si en plus la pluie s’y met, les rues du Marais sont plongées dans une obscurité totale, seulement coupée çà et là par les lumières des devantures, des voitures qui passent. On y échappera en poussant la porte de la galerie Thaddaeus Ropac, rue Debelleyme à Paris, au bout une grande salle, hall ou halle, avec son inondation de clarté, et aux murs, comme si d’un coup on avait sauté plusieurs mois, un fleurissement, des peintures écloses dans des tons pastel. Elles semblent même se détacher des cimaises, tellement elles sont légères, malgré leur dimension, malgré leur support en aluminium. Mais lui les dégage justement, les éloigne du mur avec qui ils sont en contact, et en fait des œuvres qui tiennent le milieu entre peinture et sculpture.

Il en va ainsi d’une vingtaine, une dizaine dans le hall, toutes sortes de formes, les teintes en sont retenues, délicates, chaleureuses ; pour la plupart, c’est leur configuration, avec leurs contours, et plus encore leur matérialité, pour donner à l’opposé de la légèreté, une solidité, une consistance. Exactement, d’un côté la finesse, la vivacité de la peinture, de l’autre la corporalité de la sculpture. Les noms donnés aux œuvres ne trompent pas : Figura, ou alors, plus lourdes, plus compactes, ça se nomme Big Girl, de l’humour, sans méchanceté aucune. Des fois, Imi Knoebel en revient à une orthogonalité, si prisée toujours ; vers un coin, sorte de repère, Golden Flag, des feuilles d’or en transfert.

Le titre de l’exposition, là Imi Knoebel ne fait pas moins preuve de son esprit moqueur, railleur : « was machen Sie denn », et au visiteur de mettre soit un point d’interrogation soit un point d’exclamation. Les deux se défendent, on change d’intonation, ça donne les deux fois du sens, permet de caractériser la manière de l’artiste, la spécificité de ses œuvres les plus récentes. Imi Knoebel n’est guère loquace, taiseux plutôt, et on le verrait bien répondre à une question sur son travail à la manière de Frank Stella : what you see is what you see. Pas de cachotterie, son art est manifeste, évident, ça veut dire qu’il s’impose à l’œil et à l’esprit, dans ses interrogations, dans son exploration poussée le plus loin possible de la tradition de la modernité, côté forme et couleur. L’héritage du XXe siècle y est entre de très bonnes mains.

Was machen Sie denn, si l’on termine la phrase avec un point d’exclamation, ce sera un peu comme un reproche adressé à l’artiste, ou du moins l’expression d’une surprise. On ne le reconnaît plus dans ces formes libres, et ensemble dans ce qu’il y a de délicat et de véhément dans les coups de pinceau. Une liberté extrême s’y fait jour, une plus grande expressivité, et les deux se transmettent à notre regard, qui en hérite, pris à son tour par la part de rébellion ou du moins de refus de soumission à quelque limitation que ce soit. Ce qui fait de cette exposition une belle expérience, pour tout le monde, de souveraineté.

À l’étage, dans la galerie, une vingtaine d’œuvres sur papier donnent à l’exposition un autre aspect, non moins signifiant. Les peintures déjà portent en elles et révèlent, nous y faisant prendre part, leur faire, leur processus. Les œuvres sur papier, elles, nous font entrer carrément dans le laboratoire, l’atelier de Knoebel ; elles servent aux recherches, aux expériences. De l’improvisation donc, plus de mouvement, de dynamisme ; il n’est rien là qui arrête un esprit porté à l’aventure (alors que plus tard, dans les peintures, elle sera en butte, mais dans une dialectique fructueuse, à la rigueur).

En conclusion, et pour revenir en quelque sorte à la case départ, plus peut-être que toutes ces considérations d’ordre plus esthétique, nullement négligeables bien sûr, l’exposition d’Imi Knoebel, comme si souvent, fait vivre un moment de jubilation, une joie pas trop exubérante, combien expansive. Cela se communique, se partage. Chose rare, bienvenue au tournant de l’année (par ailleurs, l’artiste fêtera son 79e anniversaire le 31 décembre prochain).

L’exposition Was machen Sie denn d’Imi Knoebel à la galerie Thaddaeus Ropac, 7, rue Debelleyme, Paris-troisième, est ouverte jusqu’au 25 janvier 2020 ; pour plus d’informations : https://ropac.net/

Lucien Kayser
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