Lettre ouverte à un Premier ministre respecté

Pour un suffrage honnête

d'Lëtzebuerger Land du 30.06.2005

Au sortir d'une présidence européenne qu'on savait difficile et qui s'est avérée en fin de compte particulièrement frustrante, tous s'accordent à vous féliciter de votre engagement, de l'acharnement avec lequel vous vous êtes battu jusqu'au bout, contre vents et marées (on voit d'où viennent tout naturellement les turbulences). Vous voici sans répit pris dans la galère du référendum, maintenu là encore à contre-courant, et sans doute les mêmes dispositions d'esprit vous ont–elles décidé à lier votre sort au résultat du 10 juillet prochain. Reconnaissez quand même que l'ironie de l'histoire (avec majuscule si l'on veut) atteindrait à son comble si vous tombiez à cause d'un traité constitutionnel qui tel quel n'entrera jamais en vigueur. Mais laissons toute spéculation sur le vote luxembourgeois. Des raisons autrement sérieuses devraient vous inviter à revenir sur la jonction malheureuse de votre avenir personnel et de la décision des électeurs. Non, ne mélangeons pas un texte sur l'avenir de l'Europe et la politique intérieure (on l'a assez reproché à d'autres, en partie du moins à tort). Ne prenez pas l'électeur (ou l'Europe) en otage, laissez au premier la chance d'un suffrage honnête, d'un choix vraiment libre, sur ce qu'on lui demande (même si la matière est complexe et ardue, le philosophe Habermas est allé plus loin, mais le caractère illisible vaut tout autant pour nos députés). Ce traité, permettez-moi d'y voir une sorte d'auberge espagnole où tout un chacun est censé trouver ce qu'il apporte. Ou encore, les uns insisteront sus ses avancées, ses avantages, les autres regretteront les occasions manquées, mettront le doigt sur les lacunes, voire les défauts. Mais les débats des toutes dernières semaines n'ont pas été de nature à nous faire rallier un texte qui justement sur un point essentiel, la défense du modèle social européen, fait déjà la part trop belle aux demandes britanniques. Un exemple très frappant est l'abandon, à l'article II-75, du droit au travail (notion qui dit une obligation même s'il n'y a pas de garantie) pour un insignifiant droit de travailler. Et dès l'article I-15, un glissement vers l'aléatoire se produit quand on passe des politiques économiques aux politiques sociales. Preuve a contrario, l'effet positif de la menace du non, de ses réalisations française et néerlandaise: telle directive, à Bruxelles en son temps, tous l'avaient gobée, tous l'ont maintenant recrachée. Ne nous attardons pas sur la partie trois du traité où l'on s'efforce de nous faire avaler à notre tour et avaliser d'un coup des textes au sujet desquels personne ne nous avait jamais demandé notre avis. La manière est cavalière, le retour du refoulé indéniable. La chose la mieux assurée dans le traité, c'est la libre concurrence, un économiste et professeur émérite à Paris I, René Passet, parle de dogmatisme néolibéral et évoque un véritable verrouillage idéologique. Aussi le non n'est-il pas obligatoirement souverainiste et anti-européen; le philosophe slovène Slavoj Zizek y a accolé l'espérance: «Wenngleich also das französische (und nun auch niederländische) Nein nicht durch eine klare und detaillierte Vision gestützt wird, bereitet es doch immerhin das Terrain für sie, schafft es eine Leerstelle, die mit neuen Projekten gefüllt zu werden verlangt – im Gegensatz zur Haltung der Verfassungsbefürworter, die jegliches Nachdenken wirksam verhindert und uns ein verwaltungspolitisches Fait accompli vor die Nase gesetzt haben.» Vous assurez, Monsieur le Premier ministre, que vous ne voulez pas d'une Europe réduite à une zone de libre échange, et on vous croit. Le débat est donc le suivant: ce traité en constitue-t-il un garde-fou, ou au contraire est-il la pente savonneuse où l'on est entraîné sans plus pouvoir s'arrêter. Laissez les Luxembourgeois en décider librement. Et puis sachez que même si personne n'est irremplaçable, on veut bien vous garder comme Premier ministre. Et on a même la faiblesse de penser que dans ce poste vous serez encore bien utile à l'Europe (ne serait-ce que pour mettre le holà à votre parente politique allemande, trop encline à remplacer l'adjectif  de soziale par celui de freie Marktwirtschaft). Qui aurait imaginé  qu'on en viendrait un jour à regretter le bon vieux capitalisme rhénan? Dans cet esprit, vous ne m'en voudrez pas de voter non le 10 juillet prochain, tout en ayant l'espoir de vous conserver à la tête du gouvernement, respectueusement.

 

Lucien Kayser
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