Médiateurs au musée

Espèces rares

d'Lëtzebuerger Land du 24.03.2011

Une nouvelle espèce émerge dans les musées. Non sous forme empaillée ou dernière des vitrines, mais bien vivante, bien parlante. Son nom : « médiateur culturel ». Son cursus : souvent une formation universitaire de médiateur1. C’est même une espèce invasive : on la trouve de plus en plus au sein de musées, de galeries, de salles de spectacles, de festivals, ou d’autres organisations culturelles. Son rôle : servir d’interface entre le public et les productions culturelles.

Dans le domaine des musées, on parle de médiateurs pour désigner des personnes dont le rôle est de faciliter la communication et le transfert des savoirs entre le musée et les différents publics de ce musée. L’idée n’est pas de mettre le visiteur en présence d’objets et de discours déjà prédéfinis ou préconstitués. Mais l’idée de départ est plutôt qu’il y a bien différentes façons de discuter, de traduire, de comprendre un objet dans un musée. S’ouvre donc une « liberté d’interprétation qui caractérise la médiation et la rend radicalement différente du discours scientifique »2.

Par cette ouverture, on rompt avec le modèle classique – linéaire et à sens unique – de la communication au sein de musées : « ce qui est radicalement remis en question, c’est l’évidence de l’interprétation des œuvres de la culture, la lecture unique, la bonne lecture : celle qui est faite par le spécialiste (historien d’art, de sciences, de techniques, voire l’auteur lui-même, artiste, scientifique, ingénieur,...). Pour la médiation, la lecture recherchée est celle qui « dit » quelque chose à son récepteur, qui lui « parle », qui « emporte son adhésion »3.

Mais ceci ne veut pas dire qu’un médiateur pourra « inventer » des discours sur des objets. Plutôt, le médiateur est quelqu’un avec une double compétence, quelqu’un qui s’intéresse de très près à deux mondes : le musée avec ses collections et le public qu’il accompagne à travers ce musée. (Un conservateur n’aura pas nécessairement l’envie, le temps, l’opportunité, ou le talent pour de telles activités. Certains iront même jusqu’à dire qu’un conservateur n’est pas toujours le meilleur médiateur culturel4. À méditer.)

Dans les musées luxembourgeois, on trouve encore assez peu de ces médiateurs. Celui où le terme de médiateur est le plus utilisé est certainement le Musée d’art moderne grand-duc Jean – Mudam5. En tout, le Mudam compte cinq médiateurs parmi son personnel et s’invente même plusieurs catégories de médiateurs : « médiateur », « assistant médiateur », « médiateur en salle ».

La définition d’un médiateur au Mudam est, par exemple, quelqu’un qui sert de « lien direct entre le public et l’œuvre d’art exposée. La mission du médiateur est de créer un accès à l’art contemporain et plus particulièrement aux œuvres du Mudam »6. Ses rôles sont multiples : accueil et prise en charge du public, visites, présence dans les salles d’exposition lors de grande affluence, développement de projets pédagogiques pour différents publics (programmes Mudamini et Art Freak, conférences, cours du soir, etc.). Mais son rôle est aussi de travailler avec des artistes (pour des dossiers d’artistes, des entretiens, des films), de former des conférenciers ou encore de créer et maintenir des liens avec les médias.

Ce qu’un médiateur va surtout tenter de créer, c’est une expérience interactive entre visiteurs et musée. Pour ceci, il va essayer de s’adapter au – et de se mettre dans la peau du – visiteur. Selon Claude Moyen, professeur d’éducation artistique et détaché au service éducatif du Mudam, « l’incapacité ou le refus du médiateur de s’adapter à un public adolescent, le caractère passif d’une visite classique (...) sont des expériences frustrantes. De manière générale, le lien et le dialogue que le médiateur en charge de l’activité réussit à mettre en place jouent pour beaucoup dans la réussite d’une activité au musée »7.

Cependant, il faut souligner que la plupart des musées au Luxembourg n’emploient pas de tels « médiateurs ». Le Musée national d’histoire naturelle du Luxembourg (Naturmusée), par exemple, continue à employer et former des « guides ». Patrick Michaely, responsable de la communication et de relations publiques au sein du musée, explique : « Chez nous, on appelle ces personnes ‘guides’, probablement seulement à cause de notre tradition de les appeler ainsi. Le bénéfice de cette appellation : tout le monde sait de quoi il s’agit. Si quelqu’un venait les appeler médiateurs, alors bien sûr il faudrait le faire. Mais que de cette façon, le sujet soit transmis différemment, respectivement mieux, j’en doute. C’est une question de la qualité du guide, ou du médiateur »8.

Soulignons quelques-uns des problèmes avec ce terme. Il y a plusieurs pièges : le risque de voir toute activité comme « médiation », le risque de creuser les écarts entre conservateurs et publics, le risque de trop s’attacher à un mot très à la mode et à résonance presque trop positive. Aussi, il y a le risque de tirer la conclusion hâtive qu’un musée comme le Mudam serait plus « évolué » en matière de communication que des musées comme le Musée national d’histoire naturelle ou le Musée national d’histoire et d’art. Or, justement, ce serait un raisonnement qui ferait abstraction des différences qu’il y a entre musées, entre disciplines, entre objets muséaux. Expliquer ce qu’est un lion grâce à un lion empaillé n’est pas la même chose qu’expliquer qui était Marcel Duchamp et ce qu’est le dadaïsme grâce à sa Fontaine (son fameux urinoir renversé).

Dans un musée comme le Mudam, c’est-à-dire un musée dédié à l’art contemporain, on a justement besoin de multiplier les efforts de médiation. Rappelons que les critiques que l’on entend à propos de l’art contemporain sont : d’être incompréhensible, élitiste, indigeste, une négation de la beauté, du gâchis d’argent, etc. Une démarche logique est donc, précisément, de rendre l’art contemporain compréhensible, saisissable, riche en sens et en sensations par le travail quotidien des médiateurs.

Par contre, un musée qui expose une mosaïque romaine, une médaille, ou un tableau du peintre Joseph Kutter fait face à d’autres questionnements, d’autres critiques, d’autres sensations de la part des visiteurs. Un musée qui expose un lion empaillé ou des plantes, d’autres encore. Pour aller vite, on dira qu’un objet exposé dans un musée d’art contemporain est sujet à une « flexibilité interprétative » plus importante qu’un objet exposé dans un musée plus « classique », ou les significations sont généralement plus immédiates et fixées.

Quelques exemples : Si on veut comprendre la signification de Many Spoken Words de Su-Mei Tse on a nécessairement besoin d’explications. Sinon cette œuvre – une fontaine de jardin au milieu de laquelle s’écoule en permanence de l’encre (fontaine qu’on peut voir de façon permanente au Mudam)9 – risque de rester un mystère. Un médiateur nous expliquera peut-être que pour ses créations artistiques, Su-Mei Tse s’inspire très souvent des livres qu’elle a lus et que c’est donc une sorte d’hommage aux mots et à la littérature. Donc une œuvre comme Many Spoken Words ne pourra presque pas se passer d’une forme ou d’une autre de médiation pour qu’on la comprenne (ou du moins une des idées de l’œuvre).

D’autres objets, par contre, peuvent presque se passer de médiateurs pour être compris. Un lion empaillé, par exemple, n’a pas besoin de beaucoup d’explications. Un lion « parle » à plus de monde, parle plus directement, plus facilement. Est-ce que ceci signifie nécessairement que les conservateurs d’un musée d’histoire naturelle n’ont pas de travail de communication à faire ? Bien sûr que non. Or, un problème récurrent dans les musées de science et d’histoire naturelle – et celui du Luxembourg n’est pas une exception – est que trop souvent les conservateurs, quand ils sont en train de monter une exposition, s’imaginent parler à leurs pairs, à d’autres scientifiques. Avec comme résultat qu’ils produisent des textes souvent trop longs et complexes pour qu’un visiteur puisse les comprendre. En d’autres mots, la fonction de médiation ne leur paraît pas prioritaire.

Une des conséquences est que ce sont alors souvent d’autres membres du personnel qui doivent faire le travail d’adapter des textes scientifiques au public, comme des graphistes ou des designers10. Et, trop souvent encore, les musées luxembourgeois conçoivent leurs expositions sans leurs guides, c’est-à-dire que les guides n’interviennent que quand l’exposition, avec tous ses objets et textes, est déjà montée. D’autant plus, il semble que la grande majorité des guides dans les musées luxembourgeois travaillent en tant que freelances et ne font donc pas partie du « noyau dur » d’un musée.

Et si on plaçait tous ces médiateurs et guides au cœur même du musée ?

1 En France, la professionnalisation de l’activité de médiateur a commencé dans les années 1990, via la création de statuts, de concours, de formations, etc.
Morgan Meyer
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