Les musées et le public jeune

Expérience Musée – et après ?

d'Lëtzebuerger Land du 24.03.2011

Il serait trop facile de cracher dans la soupe et de dire que tout ça ne sert à rien. Mais le faire, serait faire comme tout le monde ou plutôt comme ceux que le Mudam s’est juré de convertir en « mudamis », ou presque. Comment attire-t-on les jeunes au musée? À question simple, réponse absconse. Quelles mesures concrètes pour leur faire prendre goût à l’art abstrait ? Comment des siècles d’art poussiéreux parviendront-ils à balayer le culte du je-m’en-foutisme adolescent qui lui est bel et bien contemporain ?

Jo Kox et consorts veulent croire en la formule miracle, et s’y accrochent depuis 2009. Sur initiative de d’Stater Muséeën a été lancée l’année d’après, la première Expérience Musée, toute une semaine consacrée aux « jeunes publics », qui tente de surligner la richesse et la valeur pédagogique des musées de la ville auprès d’une hélas, large tranche de la population qui se tâte encore à y entrer, pour des raisons que l’on sait. La deuxième édition a eu lieu début mars.

Comme pour l’exploration d’une terre inconnue, c’est à l’aide d’un compas géant que du 28 février au 8 mars dernier, les élèves d’une vingtaine de lycées ont pu découvrir le Musée d’art moderne grand-duc Jean sous un angle qu’ils n’auraient sans doute jamais soupçonné. C’est à Marco Godinho que revint la tâche délicate de le leur révéler en tant que lieu d’épanouissement pareil à une grande cour de récréation, sauf qu’on y parle moins fort. L’artiste luxembourgeois en résidence le temps d’une exposition (Out-of-Sync: The Paradoxes of Time, qui dure encore jusqu’au 25 mai), a divisé le bâtiment en quatre parties égales en fixant quatre points cardinaux, ayant chacune son atelier propre (« l’expression corporelle » pour le Nord, « l’écriture » pour le Sud, « l’atelier sonore » pour l’Est et « la création visuelle » pour l’Ouest). Comme point commun, il y a le temps qui passe et qu’on tente de retenir par la démarche artistique. Godinho a bénéficié pour cela de l’aide de son frère cadet, d’un poète norvégien et d’une amie venue de Paris, exprès.

Entre leurs mains expertes, le musée passe donc d’établissement public sérieux à aire de jeu aux multiples possibilités. Avant de démarrer le parcours, on butte devant un tableau où sont affichés des portraits dessinés à l’encre noire. Ce ne sont ni des caricatures, ni des desseins d’enfants, encore moins des tentatives de reproduction réaliste. Le trait hésitant et assumé à la fois résulte d’une technique simple : chaque élève a dessiné l’un de ses camarades les yeux fermés. D’après Marco Godinho « cette introduction, à elle seule, a détendu l’atmosphère. Les mines fermées se sont estompées pour céder la place aux éclats de rire. Du coup, être dans un musée était nettement plus supportable ».

Une fois la glace brisée, on passe à la première épreuve réelle de la matinée : l’atelier du Nord qu’indique l’énorme rose des vents peinte en blanc sur le plancher du Grand Hall. C’est Lyse Seguin, professeure de danse contemporaine à l’Université de la Sorbonne Nouvelle (Paris 3) qui donne les indications. Il s’agit ici d’explorer l’espace de l’établissement et d’incorporer dans leurs mouvements la forme des différents objets qui les entourent. Ainsi, plus on libère le corps, plus on libère l’esprit, chose essentielle si on veut comprendre l’art. Le fait de se rouler par terre par la suite, casse davantage la trame rigide dans laquelle seraient confinées les institutions culturelles. Beaucoup d’élèves n’en reviennent pas : ils auront fait des sauts périlleux dans un musée !

On enchaîne avec l’atelier du Sud, peut-être le plus intéressant – parce que le plus intime – que conduit Tomas Espedal, écrivain norvégien. Son hameçon à lui : le haïku. Le poème japonais de trois vers succincts possède le format idéal pour dire l’évanescence des choses et de manière purement pratique, se révèle trop court pour être ennuyant. L’expérience porte ses fruits. Au lieu de les amadouer en leur permettant de se défouler, l’homme de lettres force les élèves à s’arrêter un moment et de regarder par la fenêtre, de réfléchir. Tous sont encore dans le printemps de l’âge, mais tous vont être rattrapés par le temps et mourir. Ils se penchent et écrivent leurs impressions. Naissent de très belles choses, essentiellement en anglais, de « Blue skies / green trees / hello spring » (Mélissa Texeira) à des réflexions beaucoup plus sombres mais tout aussi lucides.

Les choses se corsent avec l’atelier de l’Est de Fàbio Godinho, le petit frère. Acteur, musicien et metteur en scène, il ne recule pas devant l’expérimentation au sens propre du terme, s’adonnant à la production de trois bandes sonores. Ce qu’il qualifie de « bande-son du musée », est en fait un patchwork de bruits, de voix qui rigolent, qui questionnent et qui chuchotent, entrecoupées de toutes sortes de samples. Pour Fàbio, le processus d’enregistrement n’a d’autre prétention que de permettre de retenir l’éphémère, de laisser des traces sur bande. Des traces, voilà aussi ce que laisse le temps derrière lui.

Ce que Fàbio enregistre, Marco, lui, le filme. Un flot d’images courtes est projeté simultanément sur trois postes de télévision, le volume en mode off. Comment les élèves « voient »-ils le temps qui passe ? Cela passe par un ralenti d’un crayon qui tombe par terre, des plans fixes de la fameuse fontaine d’encre de chine de Su-Mei Tse. C’est le dernier atelier, celui de la création vidéo. On est à l’Ouest.

Chacun des quatre ateliers (qui duraient environ trois heures) a pris place durant les heures d’ouverture du Mudam, donnant l’occasion aux visiteurs déjà vaccinés de voir ce que ça donne quand le musée veut parler aux plus jeunes. Une performance générale durant laquelle devait être présenté au public le fruit d’une semaine d’expérimentation et d’amusement devait avoir lieu samedi 5 mars, mais a dû être annulée en raison du peu d’élèves présents à l’appel, ce jour-là. Du côté de l’organisation, on balaie ce petit détail pourtant révélateur. Il faut dire aussi que la présence des élèves n’était pas obligatoire et que le temps qu’il faisait invitait plutôt à la petite promenade.

Autre fait parlant : pendant toute la semaine qu’a duré Expérience Musée, les élèves des 27 lycées représentés ont eu la promesse de voir leur participation documentée sur Internet (www.flash007.lu, www.mudam.lu) et gravée sur un CD qui leur aura été distribué à la fin. Il fallait bien trouver le moyen de les garder motivés jusqu’au bout. « Le fait de savoir qu’il avaient un outil à montrer à leurs amis les a poussés à participer activement, » remarque Fàbio, visiblement amusé.

Que faut-il en déduire ? Est-ce qu’à défaut de réussir à faire aimer l’art aux jeunes, le Mudam ne se sera pas coupé en quatre dans le seul but de divertir des grands enfants pendant sept jours, donnant au-dehors, l’impression d’une transmission du savoir ? Un peu comme pour un cours de solfège auquel vos parents vous obligeraient d’aller pour qu’ils puissent faire bonne figure, eux, auprès des voisins ? Baser le « franc succès » d’Expérience Musée sur le nombre impressionnant d’inscriptions est un peu facile. Faut-il rappeler que ce sont avant tout les professeurs et non les élèves qui ont accepté l’offre et que le nombre de participants n’est donc en rien un indicateur valable de leur enthousiasme ?

C’est aussi ce que laissent entendre les propos de Valérie Bosseler, professeure détachée au Mudam. Cette année, dit-elle, les ateliers n’étaient réservés qu’aux écoles, pour éviter le fiasco de l’an dernier où peu d’ados de l’extérieur se sont dits intéressés. Les communiqués officiels parlent d’une limitation des participations afin d’améliorer la qualité des ateliers. Les chiffres eux aussi, font rêver : 1 987 élèves, c’està-dire 90 classes de 21 lycées en 2010, un peu plus de 1 500 élèves, soit 79 classes de 27 lycées cette année – mais faut-il s’en vanter pour autant ? Seul le temps nous dira quel pourcentage de ses jeunes chaperonnés franchira seul la porte de l’une ou l’autre pinacothèque sans qu’on les récompense par la suite.

William Shambuyi
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