Entre faire découvrir les cinémas du monde, promouvoir les films produits au Luxembourg et transmettre des compétences audiovisuelles aux jeunes, le festival Discovery Zone fait le grand écart. Avec succès

Le tour du monde en neuf jours

d'Lëtzebuerger Land du 09.03.2012

La grande crise de ce début du XXIe siècle ne se passe pas au Proche-Orient, pas dans les pays arabes en quête de liberté, ni en Iran, en Corée du nord ou en Afrique. Non, elle se déroule à l’école, où les conflits entre enseignants et élèves, entre pédagogues traditionalistes et progressistes ou entre élèves eux-mêmes sont devenus d’une violence inouïe. Voilà au moins l’hypothèse qu’on pourrait avancer au vu de la programmation du festival du film Discovery Zone, deuxième du nom, qui s’est ouvert jeudi dernier, 1er mars, avec Monsieur Lazhar et se terminera ce soir, vendredi 9 mars, à 21 heures, avec une dernière projection de Confessions à la Cinémathèque. 

Le premier, cinquième long-métrage du Canadien Philippe Falardeau, arrivé au Luxembourg précédé par des prix à Toronto ou à Locarno, une nomination aux Oscars 2012 et une sélection à Sundance, raconte l’histoire de l’Algérien Bachir Lazhar, en procédure de demande d’asile politique, qui se porte volontaire pour enseigner une classe primaire dont l’enseignante s’est suicidée dans sa propre classe. Les élèves sont ébranlés, perdus, les méthodes rétrogrades de Bachir Lazhar (Mohammed Fellag, touchant), qui commencent par un alignement strict des pupitres en rangées, leur donneront une certaine stabilité – avant que l’identité réelle et l’absence de qualification de Lazhar ne soient démasquées. C’est le film qui plairait aux enseignants luxembourgeois rétifs à la réforme de l’enseignement secondaire, le réalisateur semblant tourner les préceptes et méthodes d’enseignement contemporaines en dérision, même si l’humanisme prévaut dans ce film de facture extrême-ment classique qui sortira en salles aujourd’hui même.

À l’extrême opposé, aussi bien en ce qui concerne son pays de provenance, le Japon, qu’en ce qui concerne le message et la forme, Confessions (Kokuhaku) de Tetsuya Nakashima dresse le même constat d’échec du système d’éducation, miroir d’une société sans repères, vide de sens et de plus en plus violente, où les jeunes soit aspirent à une gloire aussi éphémère qu’immédiate en médiatisant leurs actes gratuits, soit cherchent un peu d’amour, ne serait-ce que d’un parent divorcé. Le mobbing et le bullying sont à l’ordre du jour de la classe d’élèves pubertaires de Yuko Moriguchi, qui n’en peut plus et décide de jeter l’éponge. Mais avant de quitter l’enseignement, elle orchestre encore sa revanche perverse pour punir les deux élèves qu’elle accuse d’être les assassins de sa petite fille Manami, quatre ans, retrouvée morte dans la piscine de l’école. Dans cet univers impitoyable, où les moindres faits et gestes sont immédiatement retransmis vers l’extérieur par SMS ou courriels, les élèves, cyniques et complètement démotivés, sont devenus ingérables. Le film, qui a reçu le Prix de la critique hier soir, est original, très rythmé et hyper-esthétisé, mais il fout le cafard par son absence de perspective. Il devrait réconcilier les enseignants luxembourgeois avec l’école autochtone, tellement plus positive. 

Entre ces deux projections, on aura pu voir plus d’une quarantaine de films en tout – onze dans la sélection officielle, six documentaires, quatre films nordiques, pays invités cette année, trois longs- et sept courts-métrages made in Luxembourg, treize films ou programmes pour jeunes ou enfants, assister à des ateliers d’animation, de réalisation, d’écriture de scénarios ou de critiques de cinéma, des visites de studio, des projections spéciales hors les murs (Mudam, Casino) ou hors normes... Un programme impressionnant, aussi bien par la quantité de l’offre que par, il faut le souligner, le niveau élevé des films sélectionnés. 

Et le public a suivi : après le premier week-end, le nombre de tickets vendus avait dépassé celui du festival de l’année dernière sur toute sa durée ; mercredi, on en était à plus de 5 500. Avec très peu de moyens financiers (350 000 euros) et humains (deux personnes employées à plein temps sur toute l’année, à savoir Gladys Lazareff et Alexis Juncosa, assistées de comités de sélection ou artistiques constitués de professionnels du secteur, du personnel existant des salles de projection, Utopia, Utopolis et la Cinémathèque, et d’une poignée d’aides ponctuelles et de bénévoles), on peut dire que l’équipe de Discovery Zone a réussi à établir le festival. Ne reste plus qu’à le pérenniser.

Mais avant la perspective, la prochaine étape sera celle du bilan. Artistique d’abord, et celui-là sera positif : même si on pouvait regretter le manque de visibilité dans la ville ou l’absence de véritable « ambiance festival » ou que des voix comme celle de Gian-Maria Tore dans ce journal (voir d’Land du 2 mars 2012) se plaignirent d’un formatage excessif des œuvres sélectionnées, formatage qui, selon lui, se mesurerait à la durée d’un film, la vision du très élégiaque The Orator (O le tulafale) de Tusi Tamasese, premier long-métrage professionnel jamais tourné en langue samoa, de l’étonnant roadmovie d’un couple sourd-muet à travers l’Iran pour aller pleurer une sœur et un beau-frère décédés dans un accident de voiture, accompagnés du jeune fils des défunts, Mourning (Soog), de Morteza Farshbaf, véritable choc du festival par la radicalité de son approche, du déconcertant Alps (Alpis) du Grec Giorgis Lanthimos, qui a divisé le public et la critique, ou du film d’animation tchèque Alois Nebel de Tomás Lunák, faisaient au moins douter de cette appréciation. Voilà des œuvres nouvelles, véritables découvertes d’autres mondes et d’autres langages cinématographiques – ces remplaçants d’un autre genre de Alps, qui proposent aux familles en deuil d’incarner un défunt le temps de la cicatrisation du vide qu’ils ressentent après un accident par exemple, ne sont-ils pas géniaux et pervers à la fois ? – qui n’auraient certainement pas trouvé si facilement la voie des distributeurs européens dont dépendent aussi les programmateurs autochtones. 

Bellflower de l’Américain Evan Glodell, dépeignant les fantasmes de violence de deux amis nihilistes, qui ne sont autres que l’expression d’une quête d’amour, Cairo 678 de l’Égyptien Mohamed Diab, un joli hommage aux femmes qui commencent à se rebiffer contre le harcèlement sexuel, omniprésent dans les transports en commun égyptiens, The Hunter de l’Australien Daniel Nettheim (avec Willem Dafoe, racontant une fable écologiste opposant bons et mauvais scientifiques à la recherche du dernier tigre de Tasmanie, ou encore Miss Bala du Mexicain Gerardo Naranjo, le portrait d’une jeune fille modeste que le rêve de devenir une reine de beauté amène dans les milieux de la mafia de la drogue hyper-violente, sont des œuvres certes formellement assez classiques, mais au moins exotiques de par leur provenance, qui faisaient eux aussi voyager le public dans son siège de cinéma. La seule vraie erreur de programmation dans le sélection était cette année 2 Days in New York de Julie Delpy, un gros navet niais qui se dit « comédie » sur les supposées différences culturelles entre Américains (les Blacks y aiment tous Obama) et Français (qui ne se lavent pas, sont nymphomanes dans leur version féminine et aiment le fromage qui pue), tout ça pour permettre à Madame Delpy de se mettre en scène en tant que protagoniste principale, dont on se demande s’il fallait vraiment une telle concession « grand public » pour concilier les extrêmes.

Autre hic : parfois, durant ces neuf jours, le public ne savait plus où donner de la tête. Comme dans un vrai festival, où le spectateur se rue sur les projections et événements pour lesquels il peut avoir des places et pas seulement sur ceux qui lui semblent les plus intéressants. La folie de la semaine était augmentée par la nouvelle jonction entre le festival de films internationaux et le Lëtzebuerger Filmpräis, dont la cérémonie aura lieu ce soir, vendredi, à Mondorf. Car le règlement de ce prix stipule, dans son article 6, que « pour pouvoir concourir, un film doit avoir fait l’objet d’une première exploitation ». Panique à bord, beaucoup de films soumis pour cette distinction nationale devant primer les meilleurs œuvres des deux dernières années, n’ayant été achevés à temps. Ainsi, on pouvait se retrouver avec trois avant-premières ou projections de presse de long-métrages produits ou coproduits au Luxembourg le même jour, comme ce fut le cas ce mercredi 7 mars (Belle Époque d’Andy Bausch, Comme un homme de Safy Nebbou et Tabu, es ist die Seele... ein Fremdes auf Erden de Christoph Stark). Le très attendu D’Symmetrie vum Päiperleck (La symétrie vu papillon) de Paul Scheuer et Maisy Hausemer, une des quatre œuvres en lice pour le prix du meilleur film, n’était dévoilé une première fois que hier, jeudi soir, veille de la remise des prix. Le public luxembourgeois semble être le cadet des soucis des producteurs. 

Pourtant, ce public est curieux et a rempli la grande salle 10 du cinéma Utopolis mardi 6 mars, pour le présentation d’une sélection de sept courts-métrages de jeunes réalisateurs luxembourgeois. Entre la mauvaise copie de Bref (Imparfait du subjectif de David Grumbach) et le délire formaliste qui ne cache guère un scénario complètement vide (Zero de Fred Neuen), on a pu y découvrir l’adaptation sur grand écran de la sensibilité et de la très grande maîtrise dans la direction d’acteurs de Myriam Muller, qu’on lui connaissait déjà au théâtre, avec Le père, le fils... et Anna. Ou voir se confirmer l’inventivité esthétique et l’humour décalé de Luc Feit, dont Ibijazi semble être une suite logique de ses précédents Ferkel et W. Si Flou d’Éric Lamhène est original par son sujet – un garçon et une jeune fille, amis et voisins, souffrant de la séparation de leurs parents, essaient de prendre leur revanche de ce qu’ils ressentent comme une trahison – et frais par son traitement et ses acteurs (Fanny Kinsch et Anton Glas), la révélation de la soirée fut sans conteste En Dag am Fräien de Govinda van Maele, une histoire d’amour d’un couple atypique qui fait une excursion au Stauséi. Petite bulle de liberté, cinéma brut, engagé – beatnik – que ne renieraient pas Ken Loach ou les frères Dardenne, le film tourné sans argent renoue avec les premiers documentaires de Geneviève Mersch, comme Roger. Ne pas le retrouver lors du palmarès de ce soir serait pour le moins étonnant. 

Et voilà que la boucle est bouclée, 22 ans après la création du Fonds de soutien à la production audiovisuelle, aka Film Fund, le film luxembourgeois est adulte et se pare de tous les attributs – public intéressé, festival international, remise de prix, un peu de bling-bling et surtout de jeunes talents – qui font qu’on peut désormais parler d’une véritable « scène » plus que d’une seule industrie soutenue par des avantages fiscaux. Les réformes annoncées pour cette année, notamment du Film Fund lui-même et du système d’aides, ne pourront que la booster

josée hansen
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