Bopebistro Buch

Tout un univers

d'Lëtzebuerger Land du 31.05.2013

Les bistrots, c’est un monde en soi. Il y a ceux qui les fréquentent et ceux qui n’y mettraient jamais les pieds. Taxés de populaires, ils rebutent une partie de la population qui préfère l’entre-soi. Certains les considèrent même comme des lieux de débauche car, oui, l’on y sert de l’alcool. L’on y fume aussi, du moins encore. Les hommes ont pu les fréquenter de tout temps. Les femmes, non, sauf les légères, celles de mauvaise vie. Certes, les temps ont changé et les mœurs évolué. L’offre des cafés s’est diversifiée, il y en a désormais pour les deux sexes et tous les goûts. Certains – irréductibles – perpétuent la convivialité, la mixité intergénérationnelle et le tissu social de jadis. Souvent de quartier, ces lieux de vie-là se font de plus en plus rares. L’intérieur ne paie souvent pas de mine, si ce n’est l’authenticité. Les clients y consomment des boissons standard : un petit noir, une pression ou un ballon. Les tarifs sont démocratiques, pas comme les loyers dont l’inflation les pousse inexorablement à la fermeture. Cafetier, c’est un métier dur aussi, physiquement et financièrement, qui ne fait plus beaucoup d’émules aujourd’hui où l’argent – facile – est roi. Et puis, il y a les autres qui poussent comme des champignons, les bars-clubs. Des lieux sans âme, au design chic sorti tout droit d’un magazine de décoration, interchangeables, soi-disant branchés parce qu’on y écoute la bonne musique du moment et qu’on y sert les cocktails à la mode. À des prix exorbitants, cela va de soi, mais c’est le prix à payer pour se montrer là où il faut être vu.

Les temps changent. Pour certains, c’est le progrès, pour d’autres non. Ces derniers, les conservateurs, appartiennent généralement à la génération des plus âgés qui ont du mal à s’adapter aux évolutions rapides de la société. Pourtant en est, à quarante ans et des poussières, l’auteur-compositeur-interprète Serge Tonnar. De quoi chambouler tous les préjugés. Quant à Serge Tonnar donc, c’est un nostalgique des bistrots d’antan entre autres. Il en a fait une chanson d’ailleurs, intitulée Bopebistro. Cette chanson, extraite de l’album Klasseklon (Serge Tonnar & Legotrip), est une chanson réaliste sur la mort programmée des cafés du coin et, contre toute attente, un point de départ. Bien que n’étant pas le titre le plus populaire de l’album, Bopebistro va en effet vite faire des petits : une tournée acoustique à travers le pays, avec pour seules haltes des Bopebistroën bien sûr, puis un livre, Bopebistro Buch, promotionnel, disons-le sans ambages, mais pas que.

Bopebistro Buch est un livre-objet, un ouvrage collectif à lire, à regarder et à écouter. Textes, photos et interviews le nourrissent. Entre faits et points de vue. L’objet est atypiquement carré, la couverture d’un vieux rose fané est cartonnée, le graphisme est inspiré du packaging des Maryland, les gardes sont en papier nervuré à la façon du bois et les premières pages en papier jauni. Mais pas encore un livre-souvenir.

Une fois ouvert, il s’avère d’un riche éclectisme. Les trois parties principales – textes littéraires et historique, portfolios, récits journalistiques – permettent judicieusement tout autant d’entrées de lecture, selon l’envie du moment.

Le plus émouvant se trouve dans la partie la moins visible. Il s’agit du dvd glissé à la fin de l’ouvrage sur lequel l’on assiste à des entretiens in situ, menés par un Serge Tonnar tout en humilité, avec l’un(e) ou l’autre patron(ne) ou gérant(e) d’estaminets, pleins de vérités. Beaucoup de douceur et de compassion, mais jamais d’admiration. Parfois, des silences se font pour laisser le temps à l’émotion de partir, ni vu ni connu, car le pathos n’est pas de mise ici. Autant d’épisodes que de fragments de vies dont chacune force le respect. Des reportages, il y en a d’autres, en ligne, mais pas sur legotrip.lu, juste sur mywort.lu (sic). La tournée entière à travers neuf Bopebistroën du pays y est documentée, date par date, mais le manque de convivialité et l’anti-esthétisme du site font que l’on a du mal à tout visionner et qu’au final on abandonne. Pour venir étoffer l’aspect documentaire de l’ouvrage, à la fin, des récits journalistiques. Beaucoup de plat blabla. L’apothéose est cependant atteinte lorsque le « sociologue » Luc Ewen conjecture qu’un bopebistro ne peut être tenu que par un(e) Luxembourgeois(e) ! Comme si une fonction se résumait à une langue ou une nationalité.

Le plus beau, c’est le portfolio où quatre jeunes photographes, Patrick Galbats, Armand Quetsch, Jeanine Unsen et Marc Wilwert, livrent chacun leurs visions des estaminets. Selon Armand Quetsch, ils sont amoncellement de détails – parquet, porte-manteaux, tapisseries vieillottes, décoration kitsch, … – quelque peu superficiels. Facile l’est aussi l’angle de vue de Marc Wilwert qui opte pour le noir et blanc pour souligner la disparition progressive et imminente de ces lieux. Jeanine Unsen joue avec brio la carte sociologique en mettant face à face le monde masculin et le monde féminin ou quelles sont les occupations des femmes pendant que les hommes sont au bistrot. Patrick Galbats a voulu l’objectivité en utilisant un grand angle. Et pourtant, l’émotion est bel et bien là. Et l’impression que derrière l’objectif, il y a un regard – le sien bien sûr, mais ç’aurait pu être le nôtre – intense qui veut à jamais fixer dans sa mémoire des lieux, des gueules, des ambiances, loin de toute image d’Épinal. À contempler ces images désormais figées pour l’éternité, nos souvenirs se trouvent sollicités, comme à la lecture de la nouvelle de Francis Kirps et du poème de Nico Helminger, deux bijoux à lire et relire. Et notre imagination, fertile, vagabonde. Pousser la porte d’un troquet, saluer et se faire saluer, s’asseoir au comptoir sur l’unique tabouret libre, entouré d’habitués, se faire servir avec le sourire, entrer dans la conversation en cours, se sentir bien.

Bopebistro Buch, Luxembourg, Éditions Saint-Paul, 2012, ISBN 978-2-87963-897-3
Lore Bacon
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