RMB Business

La Chine « prend racine » au Luxembourg

d'Lëtzebuerger Land vom 20.06.2014

Le 8 mai dernier, la Bank of China, l’une des quatre banques commerciales d’état de la République de Chine, a lancé avec succès, par l’intermédiaire de sa filiale luxembourgeoise, sa première obligation offshore en renminbi (RMB), la monnaie chinoise. D’une maturité de trois ans pour un coupon annuel de 3,50 pourcent et un volume de 1,5 milliard de RMB (178 millions d’euros), ce titre est également le premier émis par une société chinoise dans la zone euro. À cet égard, le choix du nom de cette obligation – Schengen Bond – n’est pas un hasard. Le nom évoque non seulement un village luxembourgeois où furent signés en 1985 et en 1990 l’accord et la convention du même nom, prélude à un espace unique sans aucun contrôle frontalier entre les États membres, mais signifierait aussi en mandarin, du moins dans sa prononciation, « prends racine » (zha gen en pinyin, le système de romanisation du mandarin).

Cette première obligation offshore en renminbi d’une entreprise chinoise propulse également un peu plus la Place financière dans son rôle de leader du RMB business en Europe. La Bourse de Luxembourg renforce sa position de numéro un dans la cotation des obligations offshore en RMB en Europe avec, à présent, 46 obligations Dim Sum pour un volume total de 32,9 milliards de RMB (3,91 milliards d’euros). Les dépôts dans cette devise ont triplé entre 2012 et 2013 et ont augmenté de 24 pour cent lors du 1er trimestre 2014 pour atteindre la somme de 74,9 milliards de RMB (8,91 milliards d’euros). Le Luxembourg détient les plus gros volumes financiers relatifs au commerce en Europe avec 86,8 milliards de RMB (10,33 milliards d’euros) en 2013 et 33,9 milliards de RMB (quatre milliards d’euros) pour le seul trimestre 2014. Quant aux actifs sous gestion, ils s’établissent à 261,8 milliards de RMB (31,1 milliards d’euros) à la fin du 1er trimestre 2014.

Autre confirmation du rôle phare de la Place financière en matière de RMB business en Europe : le nombre banques chinoises établies à Luxembourg. La Bank of China est présente sur le sol luxembourgeois depuis juillet 1979 et les deux plus grandes banques mondiales en termes de capitalisation boursière, respectivement ICBC et, depuis octobre 2013, China Construction Bank, y ont établi leur quartier général européen. Trois autres candidats sérieux devraient suivre, dont l’un a déjà obtenu l’agrément du régulateur chinois et devrait entamer les démarches en vue de l’obtention de la licence et du passeport européen dès cette année : l’Agricultural Bank of China, classée troisième entreprise mondiale en 2014 selon le magazine américain Forbes.

Mais pourquoi cet engouement pour le Luxembourg ? Pourquoi les banques chinoises privilégient-elles la Place financière pour pénétrer le marché européen ? Des éléments de réponse se trouvent dans l’intervention de Suosheng Li, CEO de la China Construction Bank (CCB) Europe, lors de la table-ronde sur le rôle du Luxembourg comme porte d’entrée de l’Union européenne à la Conférence Horizon de Deloitte Luxembourg le 3 juin dernier à la Philharmonie. La CCB, comme la plupart des autres grandes banques chinoises présentes à l’étranger, a cherché des solutions rapides et pragmatiques pour s’implanter en Europe. Dans cette quête, le Luxembourg ne s’est pas imposé tout de suite, reconnaît Suosheng Li. Ce n’est qu’après de essais infructueux dans d’autres pays de l’Union que les dirigeants de la CCB se sont rendus compte que le Grand-Duché disposait d’au moins deux atouts importants par rapport à ses pays voisins. La première tient dans le fait que contrairement aux grands pays qui l’entourent, le Luxembourg applique à la lettre toutes les directives et réglementations européennes sans y ajouter des particularismes nationaux. La deuxième tient à sa main d’œuvre multinationale, ce qui peut s’avérer très utile quand on veut s’implanter simultanément, comme c’est le cas pour la CCB, dans plusieurs pays avec des différences culturelles et linguistiques très marquées. La cerise sur le gâteau étant que la Commission de surveillance du secteur financier (CSSF) luxembourgeoise est nettement plus flexible et plus orientée business que les autorités de régulation dans d’autres pays de l’UE.

« Le facteur vitesse est un élément primordial dans la stratégie internationale des banques chinoises car elles savent qu’il y a un marché à prendre », confirme Marco Lichtfous, Partner chez Deloitte Luxembourg, qui fut l’un des artisans de l’établissement de China Construction Bank Europe et de la succursale luxembourgeoise de China Construction Bank Corporation. L’économie chinoise est actuellement en pleine ébullition. Ses entreprises, même de taille moyenne, se mondialisent de plus en plus et elles ont des besoins financiers de plus en plus grands pour soutenir leur expansion à l’étranger. Si les banques chinoises ne leur offrent pas des services outre-mer, elles risquent de se tourner vers d’autres établissements financiers qui sont à la fois présents en Chine et à l’étranger.

« Les Chinois ont vite compris qu’obtenir la licence bancaire et le passeport européen via le Luxembourg était plus facile et plus rapide qu’ailleurs », explique Marco Lichtfous. « Chez nous, les chemins décisionnels sont beaucoup plus courts, les règles transparentes et, de par la taille du pays, notre autorité de régulation peut se permettre de tenir compte des besoins spécifiques exprimés par les établissements financiers désirant s’établir au Luxembourg. » Dans certains pays de l’UE, s’implanter en Europe, surtout pour une banque non européenne, relève en effet souvent du parcours du combattant. Ainsi, en Grande-Bretagne, une banque doit être opérationnelle pendant six mois avant de recevoir ou non son accréditation. Si les règles sont plus simples en Europe continentale – l’accréditation doit avoir été accordée avant la phase opérationnelle –, les délais peuvent s’avérer très longs si on y ajoute toutes les procédures visant à obtenir le passeport européen. « Obtenir la licence bancaire et le passeport européen peut prendre entre un an et demi et deux ans chez nos voisins allemands », poursuit Marco Lichtfous. « Au Luxembourg, l’implantation de China Construction Bank Europe a pris exactement sept mois. Les premières démarches administratives ont commencé en mars 2013. Quatre mois plus tard, la CCB avait obtenu l’agrément de la CSSF et le 29 octobre de la même année, elle inaugurait officiellement l’ouverture de son quartier général européen à Luxembourg. » Difficile de faire mieux…

Autre avantage et il n’est pas négligeable : le Luxembourg autorise plus facilement qu’ailleurs la mise sur pied par le même établissement financier d’une filiale pour le passeport européen mais également d’une succursale pour les transactions importantes comme, par exemple, des crédits aux entreprises qui nécessitent d’exposer le bilan de leur maison mère.

Le RMB business a donc de beaux jours devant lui au Luxembourg, au grand dam de la City de Londres qui voit progressivement cette manne financière lui échapper suite à une réglementation jugée trop excessive par les dirigeants des grande banques chinoises. Pour Marco Lichtfous, le RMB business n’est que la partie émergée de l’iceberg et d’autres économies pourraient suivre, qui devraient permettre à la Place financière de renouer avec ce qui fit son succès à la fin des années 70 – début des années 80 : le commercial banking. « Bien avant le private banking, nous étions un des principaux leaders sur ce marché en Europe avec Londres. Aujourd’hui, grâce notamment à l’action du ministère des Finances, nous sommes parvenus à nous repositionner sur ce secteur et à devenir à nouveau attractifs pour des économies en pleine croissance qui cherchent à s’étendre et à se diversifier sur le plan international. Je pense non seulement à l’Asie, et à la Chine en particulier, mais aussi aux pays du Moyen-Orient et à la Russie, des économies encore fort dépendantes du gaz et du pétrole. » Sur ce dernier point, il reste à espérer que l’optimisme de Marco Lichtfous se traduise tôt ou tard dans les faits car, pour l’instant, rien n’est encore joué…

Stéphane Etienne
© 2017 d’Lëtzebuerger Land