Europe et Union européenne

Intégrisme giscardien

d'Lëtzebuerger Land du 14.11.2002

Les optimistes ont essayé avec de la logique : ce sera sa dernière sortie ; il fera tout pour refaire son image d'homme d'État, d'homme du compromis. Sans surprise, ils ont eu tord. Vendredi dernier, une fois de plus, Valéry Giscard d'Estaing n'a pu se retenir. « La Turquie n'est pas un pays européen, » a-t-il déclaré à un groupe de journalistes à Bruxelles. Et le président de la Convention européenne d'ajouter quant à une adhésion de la Turquie à l'UE : « Je donne mon opinion : c'est la fin de l'Union européenne. » Ben, son opinion, il ferait mieux de la garder pour lui.

Le plus simple serait bien sûr de dire  « VGE, cause toujours ». Or, malheureusement, Giscard d'Estaing préside la Convention, un organe  novateur devant donner enfin un peu d'élan à l'intégration européenne, dont la dernière grande avancée date d'il y a dix ans. À ce poste, l'ancien président français est supposé faire émerger un consensus entre des positions souvent divergentes. On a du mal à y croire. Car à chaque fois que « VGE » ouvre la bouche, son but premier semble être de diviser. Ce qui est bien sûr faux. Le but premier est de se mettre en évidence ­ peu importe comment ou à quel prix.

Les raisons pour lesquelles l'Union européenne devrait aujourd'hui refuser l'adhésion de la Turquie sont nombreuses. Elles concernent en premier lieu les droits de l'homme et les principes démocratiques fondamentaux sur lesquels l'Europe d'après-guerre est fondée. En « euro-speak », on parle des « critères de Copenhague ». Que la Turquie ne soit pas un pays européen n'en fait pas partie. 

Selon Giscard, sa Convention ne travaille que dans une perspective d'une Europe de « 25 plus 2 ». Il affirme par ailleurs vouloir rédiger un traité « pour 25 ou 50 ans ». En clair, son Europe à lui comptera ad vitam æternum un beau trou au milieu, puisqu'il n'y a pas seulement pas de place pour la Turquie, mais pas davantage pour les États issus de la Yougoslavie ou l'Albanie.

Cette vision laisse avant tout le mauvais goût de l'Union européenne en tant que « club chrétien ». Giscard se situe d'ailleurs avec ses déclarations sur une ligne avec la majorité des chrétiens-démocrates européens, dont Jean-Claude Juncker, même si ceux-là préfèrent des formules plus diplomatiques. Les Turcs sont donc bien utiles pour défendre ­ dans l'Otan ­ le flanc sud-est de l'Europe, mais pas dignes d'entrer à part entière dans la maison européenne. 

Il est toutefois plus probable que Giscard essaie simplement, une fois de plus, de pousser son propre agenda (très franco-français) à la Convention ­ qui compte d'ailleurs des représentants du pays candidat Turquie. La France voit l'élargissement de plus en plus comme une menace pour son influence en Europe. Avec une population estimée à 80 millions en 2015, la Turquie risque même de peser plus lourd que l'Hexagone. Ce n'est pas la première fois que VGE reprend des positions françaises. Ainsi, alors qu'il essaie de bloquer toute tentative de toucher au contenu des politiques européennes à la Convention, il a néanmoins trouvé une exception : l'harmonisation fiscale. 

Il faut reconnaître que, jusqu'ici, Giscard a manœuvré le paquebot de la Convention de manière très habile. Plus on s'approche des décisions réelles toutefois, lui et ses ballons d'essai apparaissent surtout comme un poids pour la future constitution européenne. 

 

Jean-Lou Siweck
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