Programme culturel de la présidance

Le discours et la méthode

d'Lëtzebuerger Land du 03.02.2005

«Il y a bientôt plus de gens qui écrivent des livres qu'il n'y en a qui en lisent,» avait remarqué, cynique, dans une interview télévisée fin 2004, l'auteur luxembourgeois Pol Greisch. Ce mardi, Germaine Goetzinger, la directrice du Centre national de littérature, se plaignait dans une interview publiée au Tageblatt, de l'absence de débat sur la littérature luxembourgeoise. Alors que le politique discute des prix supposés trop élevés des infrastructures culturelles, la vraie crise de la culture au Luxembourg actuellement est celle du discours. Prenons le théâtre: il y aura bientôt plus de directeurs de théâtre que de spectateurs, pour paraphraser Greisch. Le Théâtre national du Luxembourg de Frank Hoffmann, qui vient d'ouvrir les portes de son nouveau lieu route de Thionville, complète un paysage théâtral déjà bien équipé entre grandes maisons communales - le Grand Théâtre dirigé par Frank Feitler, qui y assure une excellente programmation, le Capucins qui fête ses vingt ans ces jours-ci, le Théâtre d'Esch dont le nouveau directeur, Charles Muller, est en train de préparer sa première saison pour la rentrée - et privées (TOL, Centaure, Casemattes). Et pourtant, soit dit en passant, beaucoup des meilleurs acteurs luxembourgeois (Valérie Bodson, Frédéric Frenay, Sascha Ley) n'ont presque pas joué l'année dernière Au Luxembourg, une critique négative d'une pièce ou d'un spectacle vous vaut un lot d'appels et de courriers (anonymes) offusqués, des insultes, parfois même une interdiction de salle. Alors peu à peu, la discipline de la critique s'est perdue, les médias, qui ont pourtant tous décuplé leurs rédactions culturelles depuis 1995, se bornent à communiquer autour de la culture. Le vrai problème de la culture au Luxembourg ne se situe pas dans les chiffres mais dans cette absence de confrontation au contenu. Vers le milieu de son mandat en tant que ministre de la Culture, alors qu'elle se faisait déjà virulemment critiquer y compris dans son propre parti pour avoir trop investi en culture, Erna Hennicot-Schoepges (CSV) commençait à communiquer sur les retombées économiques de la culture pour le Luxembourg: se défaire de son image de paradis fiscal grâce aux tournées internationales de l'OPL ou grâce au Lion d'or de Su-Mei Tse à la Biennale d'art contemporain de Venise... C'est certes vrai, mais la culture ne doit pas seulement être la feuille de vigne de l'économie ou de la politique, elle ne peut pas seulement être le prolongement de la diplomatie, elle ne doit surtout pas se limiter à la seule décoration d'espaces publics ou de produits industriels. L'art et la culture doivent faire sens et doivent reconquérir et défendre leur autonomie du champ politique et économique. Au Luxembourg toutefois, cette distance entre l'intellectuel et le pouvoir ne semble pas vraiment avoir de tradition - et ce n'est même pas toujours le pouvoir qui s'impose -, la gratitude des acteurs culturels à l'encontre de la ministre démissionnaire en automne dernier l'a bien démontré. Le programme culturel entourant la présidence luxembourgeoise vient d'être publié sur une petite plaquette co-éditée par les ministères de la Culture, de l'Enseignement supérieur et de la Recherche et celui des Communications et reprenant, outre les priorités sur le plan européen, aussi l'agenda des conseils des ministres et colloques d'experts qui auront lieu d'ici juin, plus les activités culturelles locales et internationales qui l'accompagnent. Et sur ce plan-là, cela a mal commencé, comme le premier spectacle, la reprise du Theatermacher de Thomas Bernhard dans la mise en scène de Frank Hoffmann au TNL, prévue pour début janvier, était tombée à l'eau parce que la salle n'était pas encore tout à fait prête. Le point culminant, le climax pour ainsi dire de ce programme-mosaïque fait de spectacles, de concerts et d'expositions dans la institutions publiques, sera sans aucun doute l'ouverture, le 26 juin, de la Philharmonie au Kirchberg. Deux autres événements se démarquent de la masse: Art stars, par exemple, une sorte de Art on cows, mais sur des étoiles en tôle aluminium de trois mètres de haut, faisant intervenir des artistes des 25 pays membres de l'UE sur un support aussi difficile que prédéfini, organisé par une nouvelle société, «ON25 - créature

(sic)

d'événements artistiques» avec un siège place Dargent, et dont le résultat sera exposé entre mars et mai dans la cour du Centre culturel de rencontres Abbaye de Neumünster (CCRN). Voilà pour l'exemple négatif, celui de l'événementiel au service de la diplomatie. À l'autre extrémité, Bert Theis inaugurera le 24 mars à Bruxelles, sur le toit du Palais des Beaux-arts, son European Pentagon - Safe and sorry pavilion, une construction en acier et verre translucide dans laquelle le spectateur pourra entrer et qui rayonnera la nuit comme un objet lumineux. Les lettres ne seront lisibles que de l'intérieur, leur forme proche de l'art nouveau dialogueront avec l'architecture de Horta. Bert Theis a évité le message cocorico, nationaliste, l'esthétique Kachkéis, Bouneschlupp mais parle quand même du Luxembourg et de l'Europe, mais de manière plus subtile. (Nous y reviendrons au moment de l'inauguration.) En juillet 2004 a été présenté une première fois l'ébauche du programme européen Culture 2007, qui représente la suite de Culture 2000 et mettra à disposition, pour les années 2007 à 2013, 408 millions d'euros pour les projets culturels promouvant la mobilité transnationale des acteurs culturels et des oeuvres d'art. Sous présidence luxembourgeoise, le programme proposé sera analysé et préparé au vote durant le deuxième semestre 2005. Ce serait peut-être une bonne occasion pour le Grand-Duché de se rendre compte de ses déficits dans le domaine: contrairement à la France (Afaa, Association française d'action artistique), aux Pays-Bas (Mondriaan Stichting), à l'Allemagne (Daad, Deutscher akademischer Austauschdienst) ou encore à la Grande-Bretagne (British Council), le Luxembourg n'a aucune agence de soutien à l'exportation de la culture et des produits culturels, donc, a fortiori, aucune stratégie et aucune politique de soutien. Chaque artiste invité à une manifestation culturelle à l'étranger doit s'inventer sa propre structure et recommencer à nouveau. Dans d'autres pays, ce sont des départements spécifiques aux ministères des Affaires étrangères qui assurent cette promotion à l'étranger, avec des procédures préétablies qui ne jugent que la qualité de l'oeuvre et de la manifestation en question, mais n'en définissent pas la forme ou le contenu. Le plan de travail en matière de coopération culturelle européenne établi par les présidences précédentes et que le Luxembourg continuera, avec l'accent sur cinq priorités, prévoit entre autres l'«étude du rôle de la créativité et des industries culturelles dans la croissance économique (tourisme culturel, industries culturelles incluant le secteur audiovisuel)». Sur le plan local, Robert Garcia, le coordinateur général de Luxembourg et Grande Région, capitale européenne de la Culture 2007 participera ainsi par exemple à la foire du tourisme à Berlin: la culture comme moyen de promotion touristique. C'est bien, mais elle ne doit pas uniquement avoir un but utilitariste: le tourisme peut être une retombée d'une bonne politique culturelle, mais la culture ne peut jamais être pensée pour la seule promotion du pays. Ce serait mettre la charrue devant les boeufs. Le Luxembourg aura d'ailleurs aussi la charge de coordonner les travaux de réorganisation du processus de décision sur les capitales européennes de la Culture, eu égard surtout des demandes de nouveaux pays membres. En parallèle, l'Unesco travaille sur la protection de la diversité des contenus culturels, le Luxembourg aura à y défendre la voix de l'Europe. Un colloque sur le thème de Vivre la diversité culturelle: redécouvrir l'Europe sera organisé du 15 au 17 avril en collaboration avec l'Institut Pierre Werner au CCRN, un Conseil des ministres de la Culture du 23 au 24 mai aura lieu à Bruxelles et une réunion informelle des ministres les 26 et 27 juin au Luxembourg. En outre, le Luxembourg mettra l'accent sur la distribution des films (colloque du 27 février au 1er mars au CCRN), l'édition de livres et de disques (séminaire Une politique européenne en faveur des industries culturelles, les 20-22 avril au CCRN) et la qualité architecturale (séminaire le 27 et 28 juin au CCRN, une plaquette sur le thème au Luxembourg vient d'être éditée par un groupe interministériel). Dans tous ces domaines, le pays organisateur peut apprendre encore. Car si le Luxembourg a fait un bond énorme en matière d'équipements culturels en dix ans, il lui reste maintenant à adapter les structures. Chaque institut culturel a certes son directeur ou sa directrice et au moins un(e) attaché(e) de presse. Ce qui manque, ce sont les backbones, les cellules grises, les archives et les chercheurs, les penseurs et les concepteurs. La stratégie de Lisbonne, c'est cela: une société fondée sur la connaissance. Cela doit valoir pour tous les domaines, seul ce qui est pensé, archivé, réfléchi peut faire avancer le schmilblick et casser le cercle de la reproduction du même. Mais la matière grise coûte plus cher que les pierres de Bourgogne.

josée hansen
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