Le nettoyage dans les communes est un marché au potentiel de profit énorme. Faudrait-il l’externaliser à des firmes privées ?

Dussmann ante portas

d'Lëtzebuerger Land du 20.07.2018

Le groupe Dussmann vient de se hisser au « top cinq » des principaux employeurs au Luxembourg. La firme compte aujourd’hui 3 960 salariés, derrière Arcelor-Mittal (4 120), Cactus (4 200), les CFL (4 260) et la Poste (4 480). D’après ses derniers bilans, Dussmann a cumulé en 2017 un résultat d’exercice d’un peu plus de dix millions, pour un chiffre d’affaires s’élevant à 137,3 millions d’euros. En une décennie, le groupe aura ainsi réussi à doubler son chiffre d’affaires. Les deux-tiers (70,9 millions d’euros) proviennent de la branche nettoyage, le reste se partageant entre le catering (31,3), le gardiennage (26,7 millions) et la blanchisserie industrielle (8,4 millions).

La société luxembourgeoise, qui appartient à la Stiftung Dussmann établie à Berlin, reste discrète, à l’image de son siège, hyperfonctionnel et sans faste, voire fade, caché dans une zone industrielle à Contern. Depuis 2014, ses bureaux officiels se situent « 1, Square Peter-Dussmann » ; une adresse que les systèmes de navigation ignorent encore – ils vous enverront dans un champ en bordure d’une cité résidentielle. L’extension du groupe Dussmann s’est faite en parallèle à celle de la place financière et du complexe « para-étatique ». Deux marchés lui restent à conquérir : les communes et l’État central.

Jean-Paul Neu, un des deux directeurs généraux de Dussmann, ne veut pas citer les noms des communes qui ont externalisé leur personnel vers sa firme. La plus ancienne l’aurait fait il y a plus de 25 ans déjà, et Dussmann compterait toujours une partie de ce personnel parmi ses employés. Il est difficile de mesurer l’ampleur du phénomène de l’outsourcing. Car l’extension des firmes de nettoyage dans les communes se fait au compte-gouttes : un départ à la retraite non remplacé après l’autre, un hall polyvalent par ci, une maison-relais par-là. Ni les responsables politiques ni les firmes privées n’ont un intérêt à ce que les reprises de personnel s’ébruitent. C’est un processus en sourdine.

En décembre 2014, excédé par les jours de congé maladie à répétition, Léon Gloden, le député-maire CSV de Grevenmacher et associé du cabinet Elvinger-Hoss, annonçait que les sept femmes de ménage employées par la commune seraient reprises par un prestataire de services externe. Évoquant des « économies d’échelle » et une plus grande « efficacité », il s’engageait à garantir les salaires et avantages des ex-ouvrières communales, qui resteraient affectées aux bâtiments de la ville. (La différence – notable – entre la rémunération de Dussmann & Co et celle de la commune serait assurée par le budget de la mairie.) Mais Léon Gloden se rétractera discrètement quelques semaines plus tard. Le choc de l’annonce aurait suffi, dit-il aujourd’hui : « Certaines dames ont compris qu’elles devaient sech um Rimm rappen. » Or, précise-t-il, la commune aurait définitivement cessé de recruter de nouvelles femmes de ménage.

Même scénario à Sandweiler, dont la bourgmestre, Simone Massard-Stitz (CSV), explique qu’on attend les départs à la retraite pour suppléer, un à un, ces postes par une société privée. La commune employait sept femmes de ménage il y a quelques années, il n’en reste plus que trois. « C’était improbable. Arrêt maladie, arrêt maladie, arrêt maladie !, dit Massard-Stitz. Et, en plus, ce n’était pas une, mais plusieurs femmes, à tour de rôle. La moitié du temps, il nous fallait donc passer par une firme externe pour les remplacer. Je dis toujours que les femmes de ménage devraient prendre conscience wéi gutt si et hunn. On a cherché cent fois à parler aux différentes personnes. En fin de compte, elles se seront nui à elles-mêmes. »

Les communes agissent à l’instar des sociétés privées qui, se concentrant sur ce qu’elles considèrent être leur « core business », ont externalisé les fonctions les moins valorisées, à commencer par le nettoyage. Dans les grandes entreprises, des centaines d’emplois en col bleu ont ainsi disparu, outsourcés à des firmes spécialisées dans le « facility management ». Ainsi existait-il jusque dans les années 1990 une convention collective pour « les ouvriers de banque » qui couvrait personnel de surveillance, femmes de ménage et commis de cuisine. La dernière convention est signée en 1995 ; elle tombera en désuétude par la suite, les métiers couverts ayant quasi tous été externalisés. Cette érosion d’emplois stables et relativement bien rémunérés a contribué à l’augmentation des inégalités. Les perspectives de carrière pour les femmes de ménage (car ce sont à 90 pour cent des femmes, souvent monoparentales) chez Dussmann, Nettoservice (1 390 salariés) ou ISS Facility Services (650) restent limitées à devenir cheffe d’équipe. Conscient de la mauvaise image dont pâtit le secteur, Jean-Paul Neu met l’accent sur la fidélité de ses salariés. Plus de la moitié, dit-il, seraient « dans la maison » depuis vingt ans ou plus.

La décision d’outsourcer est le plus souvent motivée par les agacements que peut provoquer la gestion du personnel. En particulier dans les petites municipalités où, en absence d’un middle management, les échevins sont directement exposés aux frustrations et aux acrimonies des salariés communaux. « Il suffit de parler une fois plus durement avec quelqu’un pour que tout le village le sache. Et après, on se retrouve à devoir se justifier », dit Massard-Stitz. Une externalisation permet de décharger et de déresponsabiliser les responsables politiques. Finies les remplacements en dernière minute, l’organisation des congés, la médiation en cas de querelle interne, la surveillance du travail, les plaintes à cause des places de parking… C’est désormais le problème de quelqu’un d’autre. Les femmes de ménage, devenues interchangeables, disparaissent derrière l’uniforme du prestataire de service.

Il fallut attendre 1993 pour voir signée la première convention collective pour le personnel du secteur nettoyage de bâtiments. Celle actuellement en vigueur fixe la rémunération à 11,97 euros par heure, soit quarante centimes au-dessus du salaire minimum non-qualifié. Quant aux majorations salariales pour ancienneté, elles sont actuellement de 1 pour cent à partir de la onzième année passée dans l’entreprise, 1 pour cent à partir de la seizième, 1 pour cent à partir de la 21e et, enfin, 1 pour cent à partir de la 26e. Soit quatre pour cent de hausse (hors inflation) en trente ans cumulés. En 2014, une jurisprudence de la Cour de Cassation semblait donner un boost aux rémunérations : vingt pour cent de hausse au bout de dix ans d’expérience. Or, cette décision judiciaire n’aura finalement pas eu l’effet automatique escompté par l’OGBL. Les femmes de ménage doivent défiler une à une devant les tribunaux, priées de prouver, pièces justificatives à l’appui, qu’elles ont bien cumulé les expériences requises (d’Land du 1er juillet 2016). L’écart des rémunérations entre les femmes de ménage travaillant dans le privé et celles travaillant pour les communes est remarquable. Pour les villes du Sud, la convention collective définit le salaire d’entrée à environ 2 400 euros par mois (pour quarante heures), 3 000 euros après dix ans et 3 400 euros au bout de vingt ans d’ancienneté. À quoi il faut ajouter une indemnité mensuelle de 210 euros.

Les communes dépensent en général la moitié de leur budget en frais de personnel. (Dans la capitale, cette part atteint les 64 pour cent.) Or, les considérations budgétaires sont rarement évoquées pour justifier une politique d’outsourcing. C’est que celle-ci ne revient pas forcément moins cher à la commune, du moins à court terme. Dans un premier temps, elle payera même plus, le personnel repris gardant ses anciennes grilles tarifaires, auxquelles s’ajoute désormais une marge de profit pour l’employeur. Ce n’est qu’à moyen terme, lorsque les premières femmes reprises partiront à la retraite et seront remplacées par des salariées payées au tarif privé, que le prix de la prestation commencera à s’alléger. Une externalisation n’appauvrit donc pas les salariés dans l’immédiat. L’effet est décalé dans le temps, il frappe la prochaine génération.

Les grandes communes résistent à la tentation de l’outsourcing. Ainsi, la Ville de Luxembourg emploie-t-elle pas moins de 375 femmes de ménage. Pour les firmes privées, c’est un marché en grande partie impénétrable. Sous le mandat de Paul Helminger (1999-2011) un programme d’externalisation fut brièvement analysé. Il sera rapidement abandonné face à la levée des boucliers du lobby syndical. L’actuelle maire, Lydie Polfer (DP), ne veut plus entendre parler d’outsourcing. Elle explique qu’il serait important de préserver des emplois pour des personnes peu qualifiées « mais qui veulent travailler correctement » : « Le dumping social ne contribue pas à une société pacifique. »

91 pour cent des surfaces appartenant à la commune seraient nettoyées par des ouvriers communaux, estime-t-elle. Sur les 160 bâtiments municipaux, « seuls » le Grand Théâtre et le Théâtre des Capucins, la Villa Vauban, la Cité bibliothèque, les bureaux du Luxembourg energy office, boulevard Roosevelt, ainsi que le grand building de l’administration municipale sur la Rocade de Bonnevoie seraient externalisés à des firmes du privé. (C’est oublier les hospices civils de Hamm et du Pfaffenthal, dont le nettoyage est sous-traité depuis 2015 à Dussmann.)

« On en recrute tous les mois. Nous tentons d’en engager qui habitent en Ville, mais nous n’y trouvons plus de candidats », dit Fernand Bartemes, le secrétaire général du Neutrale Verband Gemeng Letzebuerg (NVGL), le syndicat local des fonctionnaires communaux. Une pénurie qui serait liée au fait que les avis de recrutement de la Ville de Luxembourg comportent un critère linguistique : les candidats doivent « faire preuve d’une connaissance adéquate des trois langues administratives (français, allemand et luxembourgeois) ». Ceci pour éviter aux supérieurs hiérarchiques de devoir s’exprimer en français vis-à-vis de leurs subordonnés.

Differdange est une des rares communes à être revenue sur l’outsourcing. La décision de passer via des firmes privées avait été prise dans les années 2000 par Claude Meisch (DP), qui pouvait ainsi se profiler comme new public manager dans une commune marquée par des décennies de socialisme municipal et gangrénée par les clientélismes. À partir de 2014, l’année où il réussit à arracher le pouvoir au clan Meisch, Roberto Traversini (Déi Gréng) revient sur une politique qu’il avait auparavant soutenue en tant que premier échevin. Les contrats liant la commune aux entreprises privées de nettoyage ne seront pas renouvelés. « Tout ce que nous insourcen, nous l’enlevons aux entreprises privées. C’est exactement ce que nous voulions faire », expliquera-t-il en janvier 2015 lors d’une séance du conseil communal. Depuis quelques années, Differdange embauche à tours de bras et emploierait désormais « bien plus de cent personnes pour le seul nettoyage ». La plupart des femmes de ménage sont recrutées suite à des candidatures spontanées ; en pratique, le critère de la langue ne joue donc pas. « Tous les lundis, je reçois environ trente personnes, 27 demandent un travail et trois un logement », dit Traversini.

L’embauche des ouvriers communaux étant du seul ressort du conseil échevinal, chaque recrutement expose les responsables politiques au soupçon de clientélisme. « Souvill Grénger ginn et hei guer net », riposte Roberto Traversini. Et de souligner que ce sont les chefs de service qui font la sélection des candidats, même si, en dernier ressort, la décision serait la sienne, « pour protéger mes fonctionnaires ». Dans la Ville de Luxembourg, environ quatre cinquièmes des 4 123 fonctionnaires, employés et ouvriers de la commune ne résideraient pas dans la capitale, dit Lydie Polfer. (Ils n’y voteront donc pas lors des communales.) Mais la proximité entre appareil communal et parti politique aux commandes est difficile à nier. Elle s’incarne dans la personne de Fernand Bartemes : le secrétaire général du syndicat des fonctionnaires de la Ville de Luxembourg (dont le logo est bleu sur fond jaune) était candidat sur les listes du DP.

Du côté de l’OGBL, Christian Sikorski, le secrétaire central chargé de négocier les conventions collectives avec les communes, s’affichait sur la liste LSAP à Esch-sur-Alzette. En septembre 2017, à quelques semaines donc des élections qui allaient provoquer la chute des bastions socialistes, fut conclue la convention collective pour les salariés de 18 communes du Sud. Elle inclut une clause par laquelle les signataires s’engagent à une « politique de l’emploi active » et à « ne pas privatiser des postes de travail existants ou nouvellement créés ».

On retrouve un passage similaire dans la convention collective des salariés de l’État, conclue en décembre 2016 entre le ministre de la Fonction publique, Dan Kersch (LSAP), et les syndicats OGBL et LCGB. À l’article 63 – intitulé « privatisation des postes de travail – on lit qu’en cas de création de nouveaux postes, l’État et les administrations « s’engagent à n’attribuer les travaux d’entretien et de nettoyage des immeubles à des entreprises privées que dans des cas exceptionnels, exigeant notamment des connaissances techniques particulières ».

Un engagement du gouvernement qui n’aura pas empêché le ministère de l’Éducation nationale à avoir massivement recours à des firmes privées pour le nettoyage des lycées. Le coordinateur général du ministère – et main droite de Meisch –, Lex Folscheid, confirme cette pratique pour les deux dernières années, Mais, assure-t-il, il n’y aurait pas eu « de décision politique », simplement « un creux », né de contraintes budgétaires, « une gestion de la pénurie ». L’article 63 de la convention collective, le ministère ne l’aurait découvert qu’à la suite d’un courrier de l’OGBL. Ce que le socialiste Dan Kersch a négocié, son collègue libéral Claude Meisch l’aurait donc ignoré.

Bernard Thomas
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