Rothenberg, Jerome: Un nirvana cruel

L'oralité retrouvée

d'Lëtzebuerger Land du 15.05.2003

Jean Portante nous donne à lire un recueil de Jerome Rothenberg dans une traduction scrupuleuse. Jerome Rothenberg est un poète avant-gardiste, poète performer comme le sont les Français Julien Blaine ou Serge Pey. Jerome Rothenberg, en auteur de performances, lectures qui se donnent en spectacle, engage le corps. C'est sans doute pourquoi sa poésie accorde tant de place au corps. Elle n'en cache rien de sorte que certains poèmes en revêtent même un caractère scatologique. La poésie de Jerome Rothenberg affirme plus d'une fois sa proximité avec ce qui constitue l'origine même de la poésie: l'oralité.

Cette oralité retrouvée explique la prédilection de Jerome Rothenberg pour le jeu de mots, pour l'assonance qui privilégie le son sur le sens dans maints poèmes: "Le conte de l'errance est encore non dit, / non vrai. Le conte de qui tu es, / le conte de vers où le poème peut nous emmener, / de là où il s'arrête / et où s'arrête la voix". Comme on le voit ici, le jeu de mots, l'assonance ne débouche pas sur le psittacisme. Et ce serait une erreur monumentale que de ne retenir de l'oeuvre de Jerome Rothenberg que cet aspect par ailleurs fort secondaire et qui vaut surtout comme dénonciation d'une bienséance qui tient de la pudibonderie et qui oublie ce carcan dans lequel l'être est enfermé: le corps (pour paraphraser Maâri). 

On lira chez Jerome Rothenberg ses traces de lecteur. Le recueil s'ouvre sur un hommage que le poète rend au mouvement Dada, il s'inscrit de la sorte dans la lignée des dadaïstes. Mais Jerome Rothenberg ne se contente pas de faire revivre le mouvement; il le revit. Et les poèmes qu'il consacre au mouvement de Tristan Tzara se muent en défense et illustration de ce mouvement précurseur. Voici Jerome Rothenberg écrivant en dadaïste: "le Dadaïste enfourche un ascenseur / [&] monte avec le pape / les pères à la dérive comme des muses / descendent d'une tour eiffel / montent sur la suivante / oh roues lumineuses qui grouillent de fourmis bleues / et qui a commencé comme Dada finit comme Dadaïté". 

Écrivant tantôt comme le dadaïste Tzara, tantôt comme l'expressionniste Hugo Ball, Jerome Rothenberg s'adonne au bonheur de la réécriture et à celui de la citation. Tout se passe comme si Jerome Rothenberg invitait ces poètes à comparaître avec lui devant le monde et ses horreurs. Pensant à Tristan Tzara, il écrit "'sur chaque Jésus il y avait mon cœur' / as-tu écrit / messie de pain rassis / de grenouilles bottées / dieu dada / les messies c'est du passé". Horreurs, ai-je écrit. C'est précisément en dénonçant certaines de ces horreurs que le poète atteint le meilleur de Jerome Rothenberg dans des envolées qui ne manquent pas de lyrisme. Il s'agit d'un lyrisme discret où le "je" se contente de dire évitant l'épanchement du "je". 

Poète pudique, Jerome Rothenberg sait taire sa douleur personnelle. Il sait effacer les coordonnées du réel de sorte que la condamnation des crimes contre l'humanité n'est plus reliée à un épisode historique: cette ville qu'il décrit pourrait être Varsovie, Grozny ou même Ramallah. Voici un poème qui sort de la temporalité, un peu comme le Guernica de Picasso, et qui adhère à l'universalité: "que te dire douce ville / que la maladie est encore en toi / que les morts continuent de mourir / il n'y a pas de fin au mourir ? / à ceci les défunts auraient réponse: / un mariage dans un cimetière / pour toi douce ville...". Un beau texte. 

On lira également ces poèmes qui pensent à Dante, à Gertrude Stein, à Lorca. Jerome Rothenberg semble ne visiter l'enfer des poètes, celui que connurent Lorca et tant d'autres, que pour appeler que le paradis des poètes, celui que Dante appelle "Limbes" est possible. Oui. peut-être que la première fonction de l'enfer est de rendre possible le paradis. Et Jerome Rothenberg d'écrire ce beau verset: "Maintenant le temps est venu d'écrire un poème sur un Paradis de Poètes".

 

Jerome Rothenberg: Un nirvana cruel; Poèmes 1980-2000; traduit de l'anglais US par Jean Portante; paru dans la collection Graphiti des éditions Phi; octobre 2002; 144 pages; 12 euros. ISBN : 2-87962-150-X

 

 

 

Jalel El Gharbi
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