Chronique Internet

Facebook reste complaisant envers les discours de haine

d'Lëtzebuerger Land vom 24.05.2019

À quelques jours des élections européennes, l’organisation militante Avaaz a annoncé avoir constaté, grâce à une enquête approfondie menée par une trentaine de journalistes, que Facebook continue de véhiculer des discours de haine et d’exclusion. Avaaz a concédé que le réseau social a fait des efforts pour éliminer les sources de discours d’intolérance identifiés après qu’elles lui ont été signalées. Face à l’ampleur du phénomène, force est cependant de se demander, une fois de plus, si Facebook est encore réformable.

Avaaz a identifié quelque 500 groupes et pages suspects actifs dans les cinq plus grands pays de l’Union européenne (France, Allemagne, Italie, Royaume-Uni, Pologne et Espagne). Au programme, infox, pages et profils bidon, le tout pour gonfler artificiellement le trafic vers les contenus de partis ou de groupes en contravention avec les conditions d’utilisation de Facebook. Avaaz a précisé que la plateforme a bien retiré des comptes qui totalisaient six millions

de « followers » – des pages visualisées un demi-milliard de fois – et est en train d’examiner des centaines de comptes suivis par quelque 26 millions de personnes.

Il s’agit de pages qui génèrent beaucoup d’interactions, un objectif atteint à l’aide de contenus volontairement provocants, choquants, faussement attribués (par exemple des scènes de violence extraites de films censées être des attaques perpétrées par des groupes d’immigrants). Bref, les recettes habituelles de l’infox à la sauce Facebook, par exemple des contenus suprémacistes en France, négationnistes ou favorables au parti d’extrême-droite AfD en Allemagne, de « lifestyle », foot, santé ou autres centres d’intérêts généraux en Italie où ils servent d’appâts pour orienter les followers vers de la propagande politique.

Le problème, c’est que cela fait au moins trois ans que le monde a pris connaissance de cette coupable complaisance de Facebook à l’égard des professionnels de la désinformation de tout poil qui polluent cyniquement le débat démocratique. Ce n’est même plus de la récidive, c’est du mépris pur et simple pour ses propres conditions d’utilisation et pour les injonctions que lui ont adressées les autorités de la plupart des pays occidentaux d’enfin endiguer l’infox. Et ce alors que les équipes de modération de Facebook comptent désormais 30 000 personnes, soit mille fois plus que les enquêteurs d’Avaaz.

Il est donc sans doute temps, pour les gouvernements occidentaux, de songer sérieusement à mettre en pratique l’appel remarqué du cofondateur de Facebook, Chris Hughes, le 9 mai dans le New York Times, de démanteler Facebook. Concentré sur la croissance, Mark Zuckerberg aurait « sacrifié la sécurité et la civilité au profit des clics », écrit Hughes. Et de poursuivre : « Je suis déçu de moi-même et de l’équipe initiale de Facebook que nous n’ayons pas pensé davantage comment l’algorithme des murs d’actualité pouvait changer notre culture, influencer les élections et renforcer des leaders nationalistes ». Il a aussi reproché à Zuckerberg de « s’être entouré d’une équipe qui renforce ses idées au lieu de les challenger ».

« Il est temps de démanteler Facebook », a conclu Chris Hughes, qui rappelle que dès les premiers jours du réseau, son patron parlait de « domination » pour décrire les ambitions de la firme. Un objectif atteint puisque Facebook vaut 500 milliards de dollars et contrôle, selon les estimations de Hughes, quelque 80 pour cent des revenus mondiaux tirés des réseaux sociaux, en comptant Instagram et Whatsapp. C’est d’ailleurs par là qu’il propose de commencer, en recommandant que soient annulées les fusions de ces deux réseaux avec Facebook.

Il n’est pas clair cependant que cette mesure suffise à contraindre Facebook à juguler l’infox, le monopole de Facebook ayant tendance à s’auto-renforcer plutôt qu’à être défié par des concurrents. L’enquête menée par Avaaz démontre, si besoin était, que les promesses de Facebook sont restées lettre morte. Et il faut se rendre à l’évidence, il est illusoire d’attendre que Facebook perde de sa dominance (par exemple parce que les jeunes s’en détournent) pour qu’il redevienne compatible avec la démocratie.

Jean Lasar
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