Musique classique

Tout un monde en bord de mer

Didon and Aeneas au Mierscher Kulturhaus
Photo: Kévin Kroczek
d'Lëtzebuerger Land du 06.03.2020

Pas de lever de rideau mais une large scène qui s’illumine au rythme de la musique. Au centre, Katrin Lena Heles gisant sur une plage. Elle a de la peine à sa relever. Derrière elle, Véronique Nosbaum, visiblement inquiète, tente de la consoler. La première campe la reine Didon et la seconde, sa fidèle Belinda. En ce jeudi 27 février, le Mierscher Kulturhaus propose au public – clairsemé, chutes de neige oblige – la première de Dido and Aeneas, un court opéra baroque du compositeur Henry Purcell, sur un livret de Nahum Tate. Mise en scène par Claude Mangen, le directeur des lieux himself, cette production résolument ambitieuse représente un sacré défi pour toute l’équipe en place. Celui d’interpréter un opéra dans une salle inadaptée au genre, mais surtout de faire coexister sur une scène limitée, les interprètes, l’Ensemble de la Chapelle Saint-Marc, l’Ensemble Vocal du Luxembourg et l’ensemble Canto-LX. Que de problématiques, toutes résolues.

Dido and Aeneas (Didon et Énée pour les plus francophones) est donc un opéra en trois actes et en anglais. L’action se déroule à Carthage, dans un contexte post-guerre de Troie. La reine Didon tombe amoureuse du prince Troyen Énée. L’amour est réciproque, mais une enchanteresse, souhaitant la chute de Carthage et de sa reine, pousse le prince à tracer sa route. La reine, inconsolable met fin à ses jours. C’est court et efficace, rythmé et poignant. Sur la scène du centre culturel de Mersch, un décor de bord de mer très réussi a été reconstitué pour l’occasion. Du sable, malmené par de nombreux coups de pied durant la représentation, se marie avec des plantes caractéristiques de ces lieux, des filets de pêche et des structures (pontons et chemin) en bois. En arrière-plan sont projetées des vagues sous un ciel expressif, avec un soleil discret, dont on suit les mouvements du petit matin au crépuscule.

À gauche de la scène, l’Ensemble de la Chapelle Saint-Marc est dirigé par l’énergique et communicatif Jean Halsdorf. Si l’introduction fait l’effet d’un coup d’épée dans l’eau (et c’est de circonstance), on s’habitue plutôt vite à l’acoustique des lieux et au volume sonore tout relatif. Les cordes et le clavecin, tremblotant à un moment, sont convaincants. Le chœur, nourri, est en mouvement constant. Se mélangeant tantôt aux interprètes sur scène, tantôt à l’audience dans les gradins, l’ensemble est loin d’être homogène, non pas tant en ce qui concerne le chant, mais bien en ce qui concerne le jeu. Entre celles et ceux à l’expression discrète, celles et ceux qui en font trop et les quelques vocalistes qui bouffent littéralement la scène, surjouant toutes les émotions dans des proportions rarement atteintes, on se prend néanmoins de sympathie pour ce chœur qui bat.

Ce constat s’applique aussi au casting, toujours du point de vue du jeu s’entend. Les interprètes sont impeccables, mais on se demande sur quel pied danser. Si Katrin Lena Heles, Peter de Laurentiis (qui interprète Énée et dont le nom est mal orthographié sur le livret mis à disposition par le centre culturel), Véronique Nosbaum et Laurie Dondlinger, sont plutôt premier degré, portant le poids de la tragédie sur leurs épaules, Franz Schilling, Julie Thomé et Nicole Adorno, qui interprètent respectivement l’enchanteresse et ses sorcières, frôlent parfois le burlesque. Franz Schilling – le plus applaudi durant le traditionnel défilé de clôture – s’est travesti et joue une magicienne qui manigance d’une manière presque cartoonesque. Lorsqu’il dévoile une de ses jambes, faisant du charme au public au bord de la scène, il manque de peu de tomber dans la fosse.

Le trop plein de fumée, dispensable et ne rappelant pas vraiment l’arrivée d’un orage, fait tousser certains membres de l’audience installés aux premiers rangs. L’opéra se termine sur Didon qui agonise, rappelant la première scène. Le soleil se couche, et à défaut d’avoir la larme à l’œil ou les poils qui se hérissent, on est déçu de devoir quitter tout ce petit monde en bord de mer. Les plus attentifs remarquent un pointeur de souris passant sur l’écran projeté, mais on pardonne la gaffe. En sortant de la salle, en croisant des vocalistes en costume qui se réfugient dans les coulisses, on se dit que l’évènement, louable, a tenu ses promesses.

Kévin Kroczek
© 2020 d’Lëtzebuerger Land