L’absence de mesures ambitieuses et coordonnées enfonce l’économie dans la crise

Impuissants

d'Lëtzebuerger Land vom 20.03.2020

Comment limiter la propagation du Covid-19, virus létal et aisément transmissible, sans trop nuire à l’économie ? Les gouvernements tergiversent. Un agglomérat de mesures unilatérales succèdent à un semblant de concertation. Le principe de subsidiarité fait sens pour mieux coller aux besoins des économies nationales et à l’avancée de l’épidémie. Mais un État seul paraît démuni face à l’ampleur des dommages. Chronique d’une crise sanitaire et d’un marasme économique.

Vendredi 13 mars L’indice S&P 500 a clôturé la veille sur une chute du cours de 9,51 pour cent, soit la pire journée depuis le 19 octobre 1987, le célèbre black monday. Le marché américain tremble voit la menace poindre. France, Belgique et Luxembourg ferment leurs écoles une semaine après l’Italie. Les mesures à peu près similaires, annoncées jeudi soir par les chefs d’États et de gouvernements font croire à une concertation ouest-européenne pour endiguer la progression de la maladie. Idem, à Francfort, la présidente de la BCE Christine Lagarde annonce des mesures de soutien à l’activité économique, des initiatives qui ont fait flop sur les marchés, faute d’ambition pour endiguer la contagion.

Au Luxembourg, Luc Frieden (qui aime afficher sa proximité avec la Française depuis qu’ils se sont côtoyés en tant que ministres des Finances entre 2007 et 2011), président de la Chambre de commerce, accueille ce vendredi après-midi la presse venue en nombre dans une salle de vingt mètres carré au rez-de-chaussée de la « House of entrepreneurship ». Le but : annoncer des aides aux entreprises en mal de liquidités. Lex Delles (DP) est là aussi. Le ministre des Classes moyennes doit présenter son projet de loi adopté le 11 en conseil de gouvernement. Il prévoit une aide de 200 000 euros accessible aux PME victimes de la crise, mais le texte n’a pas encore été déposé à la Chambre. (Détail qui, à cet instant fait sourciller, compte tenu des mois nécessaires au processus législatif.) L’ancien ministre des Finances impose lui son expérience, « j’ai déjà vécu deux crises de cette ampleur », et explique la revitalisation de la Mutualité de cautionnement. L’instrument de garantie de lignes de crédit pour PME créé en 1969 est dépoussiéré pour la crise du Covid-19 et bénéficie du soutien de l’État. « C’est une mesure pragmatique, rapide et efficace », souligne Luc Frieden. Une hotline est aussi mise en place pour répondre aux interrogations des entreprises. La fermeture des restaurants et des cafés, décidée en Belgique la veille, demeure un tabou. « Est-ce que cela a été envisagé ? », demande-t-on. « Ce n’est pas le moment de paniquer », nous est-il répondu. Dans la soirée, le Grand-Duché compte 38 cas de coronavirus. Un nonagénaire est décédé des conséquences de l’infection dans l’après-midi. Les bourses américaines rebondissent de neuf pour cent après l’annonce d’un rally against coronavirus. La meilleure journée pour le S&P 500 depuis 2008.

Samedi 14 mars Le ministère des Finances se félicite que l’agence de notation Standard & Poor’s (S&P) a confirmé la veille au soir le AAA du Luxembourg et donc la solidité de l’économie locale. « Ceci dans le contexte actuel marqué par la pandémie de Covid-19 », relève le ministère de la rue de Congrégation. L’insouciance prévaut. Coronaparty dans la capitale. 51 personnes sont atteintes par le virus.

Dimanche 15 mars Réuni en conseil, le gouvernement exige la fermeture des cafés, restaurants et bars à partir de minuit. Il limite l’activité commerciale à des activités essentielles, telle l’alimentaire, et demande aux entreprises le recours maximal au télétravail pour limiter les déplacements. 77 individus ont été déclarés positifs au Covid-19.

Lundi 16 mars « La situation change de jour en jour, voire d’heure en heure », analyse le ministre de l’Économie, Franz Fayot (LSAP) dans les colonnes du Quotidien. Le ministre en auto-quarantaine explique depuis son domicile (l’entretien a été réalisé samedi) que « l’impact économique pour le Luxembourg sera sévère ». Le pays se réveille groggy, en lockdown. Les rues se vident. « D’autres mesures pourraient suivre », annonce Fayot. Le nombre de malades du coronavirus n’augmente que de quatre unités à 811. On s’enfonce dans la crise. L’Eurogroupe ne s’entend pas sur un mécanisme de soutien à l’économie régionale, qui s’appuierait notamment sur le Mécanisme européen de stabilité (basé à Luxembourg). La Banque européenne d’investissement (elle aussi au Kirchberg) bricole un plan pouvant potentiellement lever une quarantaine de milliards. Personne n’y croit. Aux États-Unis, où une bonne partie de magasins gardent le rideau baissé, le S&P 500 chute de douze pour cent et signe un nouveau record de baisse journalière depuis 1987.

Mardi 17 mars Les employés de la Bil découvrent que quatre d’entre eux ont été diagnostiqués positifs (avec des symptômes légers). Les collègues proches sont placés en quarantaine. La banque met son business continuity plan en stand-by. Elle arrête de répartir les fonctions « critiques » sur ses différents sites (dont celui du Windhof) et demande à ses collaborateurs de venir en voiture. Des masques sont déposés sur les bureaux. Ils ont été ressortis du stock accumulé pendant une crise précédente, mais ils sont périmés. La banque accélère son programme de télétravail. Le Premier ministre s’exprime devant les députés au sujet du Coronavirus. Xavier Bettel (DP) passe la seconde : « La protection de la santé et de la vie prime sur les intérêts économiques ». Des délais de paiement de taxes et de charges sont accordés aux personnes physiques et morales. Le périmètre des destinataires du projet de loi d’aides aux entreprises en difficulté est élargi. Le montant passe de 200 000 à 500 000 euros. L’objectif sous-jacent : faute de revenus générés en cette période de gel des activités, les entreprises doivent garder leur trésorerie pour payer les salariés et relancer l’activité le jour où cela reprendra. L’état de crise est annoncé. La traditionnelle journée de l’Économie qui était prévue sur le thème de la crise climatique passe à la trappe. Le Grand-Duché compte 140 personnes atteintes du Coronavirus. Les marchés européens ferment à la baisse devant l’expansion de l’épidémie et le chaos des annonces de plans de financement de crise. Avec un rebond de six pour cent, le S&P prend lui acte du ralliement des autorités américaines autour d’un plan de mille milliards de dollars pour les entreprises, plus des chèques de mille dollars envoyés aux ménages dans les semaines à venir afin de soutenir la consommation.

Mercredi 18 mars Luxair annule 80 pour cent de ses vols écrit Luxtimes. Goodyear annonce stopper provisoirement sa production sur le Vieux Continent et donc celle de Colmar Berg. « Pour protéger ses employés et répondre à la baisse soudaine de la demande du marché, Goodyear a l’intention de fermer temporairement ses usines européennes de pneumatiques », lit-on dans un communiqué envoyé en fin d’après-midi. Deux heures plus tard et en écho à la communication de l’entreprise arrivée au Grand-Duché dans le cadre du plan de redressement de l’Europe au sortir de la Deuxième Guerre mondiale, Xavier Bettel évoque un éventuel plan Marshall pour relancer l’économie : « ça coutera ce que ça coutera », répond le Premier ministre à la question de savoir à combien s’élèvera la facture de cette crise. Un peu plus tôt, le think tank Idea a envoyé une note rédigée par son économiste Michel-Édouard Ruben durant le week-end. Les charges s’amoncellent : financement du chômage partiel, celui des congés pour raisons familiales, les aides aux entreprises, les manques à gagner multiples et ce qu’il sera encore nécessaire d’instaurer. Dans un élan keynésien, la boîte à idées de la Chambre de commerce suggère des mesures résolues pour ne pas revenir trop en arrière et provoquer de dégâts durables.

Selon les calculs de l’économiste Ruben, un ralentissement de cinquante pour cent sur un mois en 2018 aurait provoqué, toute chose égale par ailleurs sur les onze autres mois, un recul de la croissance de 4,5 points de pourcentage du PIB, soit un recul de 3,2 pour cent à moins 1,3 pour cent. Une manière de dire qu’il ne fait quasiment aucun doute que la croissance luxembourgeoise passera en territoire négatif en 2020, pour la cinquième fois depuis 1970 (1975, 1981, 2008, 2009 et 2012). La question consiste dorénavant à s’entendre sur un « plan » pour endiguer le marasme et à le financer. Idea suggère notamment que l’État rembourse une partie du chiffre d’affaires non réalisé, des revenus garantis pour les indépendants et des travaux d’intérêt général à l’image du New Deal de Roosevelt après la crise de 1929. Ne parle-t-on pas d’un Green New Deal à l’échelle européenne ? Comme voies de financement, le think tank propose (en cette année de réflexion sur une réforme fiscale) une augmentation de l’impôt foncier, un impôt de crise ou une augmentation des cotisations sociales (une fois les choses revenues à la normale). Le gouvernement assure être entré dans une « course contre le virus ». Le Luxembourg compte 203 cas de Covid-19. Le S&P 500 a perdu cinq nouveaux pour cent à New York. Les principaux indices boursiers mondiaux (Nikkei, Dow Jones et FTSE) ont chuté de trente pour cent depuis le début de la crise du Covid-19 en janvier. On peut envisager que si les choses restaient en l’état, les recettes de la taxe d’abonnement (autour d’un milliard d’euros) diminueraient dans des proportions similaires.

Jeudi 19 mars Le transport aérien de passagers est gelé. Le Findel fermera ses portes lundi, annonce le ministre des Transports, François Bausch (déi Gréng) dans la matinée. Seuls les biens sont autorisés à voler. Cargolux en profite. La compagnie de fret file vers un mois de mars record grâce aux capacités abandonnées par les concurrents qui combinent passager et fret (dans les soutes). Le champion national du transport aérien est un des seuls à tirer son épingle du jeu avec Dupont pour ses combinaisons Tyvek et Amazon, qui a constaté un accroissement des commandes. Le comité de conjoncture s’est réuni la veille. Il ne communique pas sur le nombre de demandes de chômage partiel validées. Seule la méthode a été discutée. Les entreprises qui ont été contraintes de fermer s’adressent à l’Adem. Celles qui revendiquent un cas de force majeure au ministère de l’Économie. Celui-ci avait reçu plus de mille demandes mercredi matin (les seules 400 première demandes touchaient 13 000 salariés). Au Statec, on surveille de près la situation. Les indicateurs sont encore rares. Les chiffres du Zentrum für Europäische Wirschaftsforschung publiés cette semaine donnent la tendance. C’est « très mauvais », dit l’économiste Ferdy Adam. Bastien Larue mangera lui son chapeau si la croissance est positive en 2020. Quatre personnes sont mortes des suites du coronavirus et 335 sont infectées.

1 Ce qui s’explique notamment par un changement de méthode de comptabilisation (le matin au lieu du soir). On ne teste par ailleurs que les personnes qui présentent des symptômes avancés depuis déjà quelque temps.

Pierre Sorlut
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