La grippe espagnole dans la presse luxembourgeoise de 1918-1919

« Küssen während der Epidemie ist zu unterlassen »

d'Lëtzebuerger Land vom 20.03.2020

En juin 1918, le lecteur de journaux luxembourgeois apprend qu’une nouvelle maladie, décrite tantôt comme « rätselhaft » (énigmatique), tantôt comme « eigenartig » (particulière), fait des ravages dans des contrées plus ou moins lointaines. Quatre mois plus tard, la pandémie frappe le Grand-Duché. Des notices apparaissent dans les journaux. Elles sont courtes, laconiques, cachées dans la rubrique locale. L’Obermoselzeitung note en trois phrases qu’un tiers des élèves luxembourgeois seraient malades de la grippe espagnole. Cet entrefilet est suivi par une brève sur deux agriculteurs verbalisés pour avoir vendu des pruneaux au-dessus des prix maximaux. Quelques jours plus tard, on note qu’une centaine d’élèves auraient attrapé la maladie dans le quartier de Neudorf. La nouvelle prend autant de place que celle qui la suit et qui concerne l’arrestation d’un « colporteur originaire de Feulen qui portait sur lui un quintal de raisins de vin ».

La grande pandémie de 1918-1919 n’aura pas fait la une de la presse luxembourgeoise de l’époque. Elle est traitée comme un fait divers, réapparaît discrètement dans les avis mortuaires. La grippe espagnole décime entre 2,5 et cinq pour cent de la population mondiale. Mais alors que la Grande Guerre entre dans sa dernière phase, le nombre de morts est caché par les autorités. Également au Luxembourg, dont la presse était placée sous la censure militaire allemande jusqu’en novembre 1918.

En septembre 1918, le Tageblatt recommande aux malades de garder le lit, prendre une aspirine, boire du thé (ou de la limonade), et de beaucoup transpirer. Le quotidien d’Esch-sur-Alzette appelle à ce qu’on nommerait aujourd’hui la distanciation sociale : « Man meide, soweit irgend möglich, das Zusammensein mit vielen Menschen in geschlossenen Räumen ! » Et de rappeler quelques règles élémentaires de politesse : « Einfachste Rücksicht auf die Mitmenschen muss es sein, sie nicht anzuhusten oder anzuniesen. »

Un mois plus tard, le Luxemburger Wort publie ses « recommandations utiles » en « ces temps périlleux ». Au lecteur de 2020, le catalogue de mesures hygiéniques détaillées par le Wort apparaît très familier. Se laver régulièrement les mains, nettoyer les ongles. « Beobachtung größter Reinlichkeit in Bezug auf Hände und Gesicht » ; « küssen während der Epidemie ist zu unterlassen ». Le quotidien conseille en outre à ses lecteurs de « ne pas affaiblir leur corps par des boissons alcoolisées et des excès ». Il faudrait manger des pommes de terre, des légumes, boire du lait et, surtout, consommer beaucoup de miel. Le journal préconise également « des bains de soleil de cinq à trente minutes » : « Als bestes Desinfizierungsmittel erweisen sich Luft, Sonne und Licht ».

Alors que la censure militaire empêche la circulation transnationale des connaissances et des essais cliniques, les cures les plus fantaisistes sont vantées dans la presse luxembourgeoise ; des fake news avant la lettre. L’Obermoselzeitung annonce qu’un nouveau remède serait en voie de développement dans un hôpital militaire à Bruxelles : des « injections de lait dans les muscles de la cuisse ». « L’irradiation ultraviolette » mettrait un terme immédiat à la maladie, avance de son côté le Tageblatt. Quelques mois plus tard, le même journal critiquera les « moyens les plus fous » qu’emploierait la population pour lutter contre le virus : « alkoholische, nikotinische und chemikalische ».

À la mi-octobre 1918, les écoles primaires, les lycées classiques et professionnels fermeront leurs portes, les uns après les autres. Le Tageblatt recense « de nombreux cas de maladies » dans les administrations et les grandes entreprises, « das miserable Wetter trägt viel zur Verbreitung der Krankheit bei ». Le 18 octobre, le journal tire la sonnette d’alarme et appelle le gouvernement à sensibiliser la population et à édicter des mesures de précaution : « Gleichgültigkeit und Bürokratismus könnten sich bitter rächen ». Dans son édition du 28 octobre, la rédaction s’excuse auprès de ses abonnés des récents retards de livraison : « L’ensemble de notre personnel a attrapé la grippe » ; la production ne serait maintenue qu’avec les plus grandes peines. Le lendemain, les ouvriers de la Poste se réunissent en Assemblée générale (pas exactement le bon réflexe) et se plaignent que 80 facteurs seraient malades de la grippe.

La grippe espagnole touchera surtout les jeunes adultes. Par une réaction immunitaire incontrôlée, de nombreuses personnes entre 25 et 35 ans meurent par étouffement, la grippe dégénérant en pneumonie. Les avis mortuaires donnent un aperçu de cette hécatombe : tel laboureur « im besten Mannesalter », arraché « aus der Mitte seiner noch unmündigen Kinder » ; tel menuisier, « wegen seines treuen, biederen Charakters allgemein geschätzt », mort à 33 ans.

Infecté par le virus, un chroniqueur note dans le Tageblatt qu’il serait quand même trop bête de s’en aller maintenant, « wo in Bälde Milch und Honig wieder durchs Land fließen werden ». Le journal relate la fermeture des salles de théâtre, de danse et de cinéma : « In ihrer mütterlichen Fürsorge hat die Polizei ihre vielen kleinen und großen Kinder gegen deren Willen gezwungen, die letzten Abende zu Haus zu verträumen oder sich zu ungewohnter Stunde in den Koffer zu legen ». Pour conclure sur une note optimiste : « Morgen ist die Zeit der Absperrung schon vorüber und die Tore der Festsäle öffnen sich wieder ».

Bernard Thomas
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