Édito

Ischgl n’est pas Idlib

d'Lëtzebuerger Land vom 20.03.2020

Donald Trump possède le don d’ériger les clichés en certitudes. Le Covid-19 est un « virus étranger » déclara-t-il au début de la crise sanitaire aux États-Unis, un « virus chinois » même. Marqueur de la mondialisation, le Coronavirus est aussi un moyen de pression dans la guerre économique qui oppose la Chine et les États-Unis. Les 9 000 morts, 221 000 cas, tendance à la hausse exponentielle, une pénurie en équipements de santé et l’économie mondiale à genoux semblent être le prix que paie la population mondiale dans ce bras de fer entre Pékin et Washington. Le virus très contagieux et virulent se propage à la vitesse grand V, en attendant que dans 18 mois, peut-être un an, il y aura médicaments d’abord, vaccins ensuite. Les scientifiques y travaillent.

Or en l’espace de trois semaines, l’Europe est devenue un des foyers majeurs de dissémination du virus : les concentrations de touristes dans les centres de sports d’hiver comme en Italie du Nord, en Autriche ou en Suisse, mais aussi les vacances sur les îles ou les croisières de luxe ont contribué à transformer le continent entier en zone de guerre, selon le terme employé par Emmanuel Macron. À ce moment-là, c’est devenu une maladie de riches, de ceux qui avaient alors la possibilité de voyager.

Chaque mort est bien sûr un mort de trop. Mais qui parle encore, dans ce contexte, des 400 000 victimes de la guerre en Syrie, qui des 20 000 réfugiés noyés en Méditerranée en essayant de rejoindre l’Europe ? Un feu dans le camp pour réfugiés de Moria sur l’île de Lesbos ne fait plus que quelques lignes dans les médias entièrement dévoués à couvrir la pandémie. Pourtant, s’y entassent 13 000 réfugiés dans un camp conçu pour 3 000 personnes : comment pourraient-elles se protéger d’une propagation dévastatrice du virus, alors qu’elles n’ont même pas la possibilité de se laver les mains et encore moins de s’isoler socialement ?

Désormais, la politique étrangère est au point mort, l’Europe a fermé les frontières de l’espace Schengen, le protectionnisme règne. « Les ressortissants de pays tiers ne peuvent plus entrer sur le territoire du grand-duché », dit le règlement sur l’état de crise entré en vigueur mercredi soir (faisant toutefois quelques exceptions), l’aviation civile s’arrêtera lundi. D’ici-là, le ministère des Affaires étrangères s’attelle à rapatrier tous les ressortissants luxembourgeois qui sont ont encore bloqués à l’étranger et désirent rentrer. Le monde rétrécit comme peau de chagrin.

Ischgl n’est pas Idlib, mais il y a un lien symbolique évident entre les deux lieux : l’Autriche est un des pays les plus radicalement opposés à toute mesure de solidarité pour aider la Grèce ou l’Italie à gérer les milliers de réfugiés bloqués dans les camps, à toute aide aux migrants. Aujourd’hui, où on apprend que chaque pays, chaque économie et chaque être humain est également vulnérable devant le virus, il serait peut-être temps de changer d’attitude. « C’est comment, le confinement ? », se moquent des Palestiniens sur les réseaux sociaux, eux qui ne connaissent que ça dans la bande de Gaza.

En matière de solidarité internationale aussi, il y aura un avant et un après Covid-19. Lorsque l’urgence sanitaire sera terminée, la France, la Belgique et l’Allemagne seront en droit de demander une part des impôts payés par les travailleurs frontaliers au grand-duché en échange de la solidarité sanitaire dont ont profité les malades luxembourgeois. Et les migrants de toute sorte, ceux qui s’exilent pour fuir la guerre ou l’urgence climatique, auront le droit à un peu plus d’humanisme de la part des Européens. Car, disions-nous dans les années hippie, on est tous étrangers, presque partout.

josée hansen
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