Les élus étrangers ont beaucoup de choses en commun : ce sont souvent des hommes qui ont la passion du foot et la fibre associative

Frustration de matous

d'Lëtzebuerger Land vom 13.10.2005
Orange, comme le polo que portait Laurent Mosar au soir des élections communales. La couleur-fétiche du parti chrétien social (CSV) était aussi celle de certaines convocations au scrutin de dimanche pour les non-Luxembourgeois. Une manière de les distinguer par rapport aux autochtones. Orange à Bascharage, commune où le CSV fut largement plébiscité (+3,7 pour cent de suffrages par rapport aux élections de 1999), les convocations étaient jaunes dans d'autres communes. Mais pas blanches comme celles que les Luxembourgeois de souche ou naturalisés ont reçu. Ce signe distinctif en a choqué beaucoup, à commencer par les étrangers eux-mêmes.

« Pourquoi cet orange minoritaire dans les piles de convocations que portait l’employé ? » s’est interrogé dans une lettre ouverte parue dans le Luxemburger Wort, au bourgmestre de Bascharage, sa commune de résidence, un électeur français qui s’était pourtant inscrit « avec conviction » sur les listes électorales. Son enthousiasme est un peu retombé comme un soufflé quatre jours avant le scrutin, lorsque le préposé lui a remis sa convocation. « Je vais donc me retrouver avec à la main ce joli papier à la couleur flamboyante, tout un chacun pourra alors remarquer ma différence : ‘Ce n’est pas un Luxembourgeois qui vient apporter sa voix’ ».

Ailleurs dans d’autres commune, le jaune citron était la marque de fabrique du corps électoral non- Luxembourgeois. Comme le rapporte Serge Kollwelter, président de l’ASTI, un électeur a eu droit lors de la présentation de sa feuille de convocation à une remarque de type : « Voilà encore un électeur avec un papier jaune ». Bienvenue au pays. « Cette distinction entre les deux listes, celle des étrangers et celle des Luxembourgeois est scandaleuse, d’autant qu’elle ne se justifie pas, » déplore l’infatigable défenseur des droits des étrangers et de leur intégration dans la société luxembourgeoise. « On aurait eu largement le temps, poursuit-il, de transcrire les inscriptions des étrangers, rentrées depuis mars 2004 et d’établir des convocations uniformes. »
« Je ne sais pas si cette initiative résulte d’une volonté locale ou nationale, mais j’espère qu’au moins pour les futures élections, ceci n’aura plus lieu d’être, » espère en tout cas l’électeur français de Bascharage qui en appelle à la conscience de son bourgmestre pour « le plus strict respect démocratique ». Rendez-vous en 2011.

Au stade actuel de l’analyse du scrutin de dimanche dernier, il est impossible de faire le décryptage du comportement électoral des quelque 24 000 non-Luxembourgeois qui ont déposé un bulletin dans l’urne, soit dix pour cent du total de l’électorat. Ont-ils joué un rôle dans la percée verte au centre ou socialisante dans le Sud ? Le Sesopi-Centre intercommunautaire va se pencher entre autres sur la question. Basées sur un questionnaire auquel 600 candidats ont répondu, les recherches prendront du temps et la publication d’un rapport sur les élections communales n’est pas attendue avant le printemps 2006. « Il est encore trop tôt pour dire quel fut le vote des étrangers, » explique Sylvain Besch, chercheur au Sesopi-Centre intercommunautaire. De plus, les étrangers qui se sont inscrits sur les listes électorales, de par la diversité de leur profil socio-économique et géographique, sont loin de former un bloc homogène : « Les sensibilités sont différentes au sein de communautés très différentes, » rappelle le chercheur.

Le portrait robot des élus étrangers est en tout cas plus facile à établir : mâle, plutôt à droite de l’échiquier politique et extrêmement bien intégré dans la vie communautaire avec souvent la virile passion du football en commun. Les élus étrangers ont aussi en commun la fibre associative et un excellent relationnel avec un ancrage fort dans le maillage de la société luxembourgeoise.

Les socialistes, les libéraux et les verts affichent chacun un élu, les chrétiens-sociaux trois. Pour les autres, qui ont été élus au scrutin majoritaire, la couleur politique est difficile à déterminer, bien que le penchant conservateur soit la dominante.  

Lundi, au lendemain des élections, le Sesopi-Centre intercommunautaire a dressé dans un document le profil des candidats : sur les 188 étrangers sur les listes sur un total de 3 195 candidats (5,9 pour cent du total), quatorze ont été élus dimanche sur un total de 1136 dont six l’ont été au scrutin proportionnel. C’est bien mieux qu’en 1999 où les élus étrangers n’étaient que neuf.
Qui sont ces futurs édiles ? Des produits de l’immigration en col blanc, surtout. Les Allemands ont remporté la palme (quatre élus) suivis par les Français (trois), les Néerlandais (deux) et les Portugais (deux), ce qui constitue la bonne surprise de ces élections communales, bien qu’aucun d’eux ne vienne d’une commune à scrutin proportionnel. L’Espagne a produit un élu (scrutin majoritaire), l’Italie (proportionnel) un autre ainsi que la Belgique (proportionnel). Sur les quatorze élus, il n’y a que deux femmes. Elles ont toutefois le mérite de venir de communes à scrutin proportionnel.

Les quatorze élus ont aussi en commun d’être des modèles d’intégration dans la société luxembourgeoise. La plupart sont même des élites, sinon des notables : médecins, ingénieure, banquier, enseignant, commerçants. « Les élus de 2005 ont tous une notoriété qui va bien au-delà de la communauté dont ils sont issus, » note Sylvain Besch. « La plupart, précise encore le chercheur, sont nés au Luxembourg de parents étrangers et disposent d’un capital scolaire et de compétences linguistiques importantes. »

Exemple dans la ville d’Esch où s’est jouée une très forte concurrence entre les candidats dans la course au mandat. Le jeune Portugais Bruno Cavaleiro, 29 ans, très impliqué dans le milieu associatif et le cercle local chrétien social, n’a pas pu s’imposer sur la liste CSV conduite par Frunnes Maroldt, malgré les 1974 suffrages qu’il a recueillis. Plus que Jean Huss des Verts, Pim Knaff du DP ou Aly Jaerling de l’ADR, tous trois élus.  

Le Sesopi-Centre intercommunautaire en a dressé la liste nominative tandis qu’au quartier général du CSV, on avait encore du mal lundi à identifier l’ensemble des élus.

Sur la liste du parti chrétien-social de Kopstal, le Belge Florent Claudy, âgé de 53 ans, est arrivé en tête, avec trois voix de plus que le Luxembourgeois Jean-Paul Baudot. Pour son entrée en matière sur la scène de la politique communale, Florent Claudy ira siéger dans les rangs de l’opposition ; une coalition entre les socialisants de Är Equipe et les Verts étant le scénario le plus probable.

Délégué commercial auprès d’une firme de communication, Florent Claudy n’a rien d’un étranger en mal d’intégration. Il est né et a grandi dans une famille de cultivateurs dans la commune de Udange, située à six kilomètres d’Arlon. Une commune où l’on parle d’ailleurs le Luxembourgeois. « Mes parents tenaient beaucoup à ce que je parle le luxembourgeois, »  souligne l’intéressé qui a sa carte au CSV « par tradition familiale » et qui ne s’est jamais senti étranger au Grand-Duché. Il est venu y habiter il y a plus de trente ans, peu après avoir décroché son premier job dans la société de communication qu’il n’a jamais quitté depuis lors. Résident à Kopstal depuis plus de 25 ans, ce célibataire préside la section locale du syndicat LCGB et s’occupe des caisses de l’Amiperas.

Le second élu non-Luxembourgeois du CSV a un profil presque identique au premier : Tom Matarrese est né au Luxembourg il y a 39 ans d’un père italien et d’une mère luxembourgeoise d’origine (qui a pris la nationalité de son époux à son mariage et n’y a jamais renoncé par la suite, lorsque la loi a permis aux Luxembourgeoises de recouvrer leur passeport d’origine). Employé de la Banque Raiffeisen, il s’est engagé dans la politique sous les couleurs oranges du CSV en 1998 pour se présenter une première fois un an plus tard à Steinfort. Il sort victorieux de ce scrutin en raison de sa forte implication dans le réseau associatif de la commune : Tom Matarrese est partout et très jeune : dans le club des jeunes, dans les sapeurs-pompiers et dans la chorale de la localité. En 1999, son parti ne met pas trop en avant sa nationalité italienne. Six ans plus tard, ce passeport étranger est devenu un argument de vente du candidat qui se sent pourtant à cent pour cent luxembourgeois, sans en avoir la nationalité, obligé de se contenter d’un strapontin au conseil communal alors qu’il fut le troisième élu de la liste de son parti. « Je n’attends rien d’autre que la double nationalité, » souligne-t-il. Il a eu en tout cas plus de succès que son homologue Fernando Ribeiro, naturalisé luxembourgeois qui a traduit le programme électoral de son parti en portugais.

Le troisième élu non-Luxembourgeois au scrutin proportionnel est un Allemand, Alfons Schmid, conseiller communal sortant de Mamer. Ancien directeur de la banque allemande IKB au Luxembourg aujourd’hui à la retraite, il jouit d’une réputation de Monsieur Finance et culture de la commune : « Il a été en quelque sorte le moteur de la commune dans les affaires culturelles et dans la planification des finances, » indique son camarade de parti Marcel Schmit. Président du club de basket de Mamer et longtemps à la tête de l’association des parents d’élève, Alfons Schmid, c’est un peu l’étranger de service, montré plusieurs fois en modèle d’acculturation par le Premier ministre himself.

Le parti libéral a également mis à son tableau de chasse dimanche un notable au passeport français, Jean-Didier Munch, médecin généraliste à Differdange âgé de 44 ans. Son CV le présente comme « un membre actif du parti démocratique depuis quelques années », amateur de golf, de tennis et évidemment de foot qu’il ne joue plus depuis qu’il a soufflé ses 40 bougies. Il n’en reste pas moins un spectateur « attentif ». Il est vrai que dans une ville industrielle comme Differdange, les candidats récoltent sans doute plus de voix sur les terrains de football que sur les cours de tennis ou au golf.

Réputés pourtant machistes, les socialistes ont leur femme étrangère au profil de super-woman, qui a été réélue dans la commune de Kehlen. Professeure ingénieure, française, Marie-Claire Link Chapelat, 54 ans, est entrée au conseil communal en 1999. Elle a été jusqu’à présent vice-présidente de la commission consultative pour étrangers ainsi que déléguée à l’égalité des chances.

Élue à Diekirch sur la liste des Verts, l’Allemande Elisabeth Hoffmann est aussi un modèle d’intégration sociale : mariée à un Luxembourgeois, elle est médecin à mi-temps à la caserne militaire, mais elle s’est surtout fait connaître pour son engagement associatif dans l’asbl des parents d’élevés de la localité.

À noter aussi l’élection haut la main à Betzdorf de l’ex-Néerlandaise Adri Van Westerop, issue du parti des Verts. Sans doute lassée au cours de ses six dernières années de siéger comme simple conseillère communale, elle s’est équipée désormais d’un passeport luxembourgeois et peut donc aujourd’hui revendiquer un mandat dans le collége des bourgmestre et échevins.   

L’une des grandes avancées de ces élections communales a sans doute été l’élection de deux ressortissants Portugais, José Dos Santos à Larochette qui compte une population à 46 pour cent portugaise et Carlos Concalves à Schieren. Bien qu’il colle de près au cliché de l’immigré portugais, le profil de José Dos Santos est atypique par rapport aux autres élus étrangers : cafetier depuis 1983 à Larochette, dépositaire de boissons depuis un an, ce quinquagénaire portugais s’est lancé dans les affaires communales par devoir envers sa communauté : « Il faut faire davantage pour l’intégration de la communauté portugaise, qui vit un peu déconnectée par rapport à la société luxembourgeoise, » explique-t-il. Il avoue ne pas très bien parler ni comprendre la langue du pays et admet avoir sa carte au CSV.   

Une de ses filles, raconte-t-il volontiers pour illustrer le fossé qui sépare parfois les autochtones des étrangers lambda, a raté sa vocation d’infirmière en raison de la barrière de la langue allemande qui a pesé sur tout son cursus scolaire. La jeune fille, âgée de 22 ans, a dû se rabattre, faute de mieux, sur la profession d’aide-soignante.

Avec un parcours scolaire et universitaire impeccable qui l’a mené au métier d’instituteur, Amaro Garcia Goncalvez, 34 ans, ancien entraîneur du club de football de la commune de Mertzig, est le seul élu espagnol de ce scrutin. Né au Luxembourg de parents ouvriers, le jeune homme ronge son frein de ne pas pouvoir accéder à la fonction d’échevin à laquelle il aurait pu prétendre en raison de son score personnel, s’il avait opté pour la nationalité luxembourgeoise, et de devoir céder sa place pour se contenter d’un modeste strapontin de conseiller communal. « Je suis extrêmement frustré car je suis arrivé troisième et je dois maintenant céder ma place au prochain de la liste, » affirme-t-il. « Je n’insisterais jamais assez, poursuit-il, sur l’urgence de la double nationalité ».

L’hôtelier Michel Klein, ressortissant français qui a été réélu dimanche en tête à Kiischpelt, affiche lui des ambitions plus mesurées et se dit prêt à donner volontiers le premier rôle aux Luxembourgeois. Peut-être parce qu’il pratique déjà la politique communale depuis six ans et que son curriculum de commerçant lui interdit de se fâcher avec ses voisins. Le business avant toute chose.
Véronique Poujol
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