Les musées face au confinement (suite et fin)

Continuer à diffuser « la pensée hors norme »

d'Lëtzebuerger Land du 10.04.2020

Quand « l’effet papillon » du coronavirus résonne de l’autre côté de la planète et que les portes des musées seront encore fermées pendant un moment, durant ce laps de temps indéterminé, il était grand temps de mettre au jour les initiatives en ligne, déjà en place dans beaucoup de musées du monde, ou certaines inédites, résultant de l’urgence provoquée pour continuer de diffuser la « pensée hors norme », dixit Alain Damasio sur l’avenir des musées, dans son ouvrage Les Furtifs (La volte, avril 2020). Explorons la toile, pour y trouver les pépites du genre…

À base de visites virtuelles

Lancé en 2011, le service Google Arts & Culture dédié à la visite virtuelle de musée et la visualisation d’œuvres se positionne aujourd’hui comme fer de lance des propositions du genre. Le portail est tout simplement un infini permettant d’explorer l’art international et intemporel. Trois volets principaux s’ouvrent aux internautes, à savoir, Art Camera pour « découvrir des œuvres d’art en haute définition », les Vidéos à 360° pour « explorer la culture à 360 degrés » et des lieux comme le Carnegie Hall à New York ou le Château de Versailles, et Street View pour « visiter des sites et des lieux célèbres » dont certains musées majeurs partout dans le monde, tels que le Rijksmuseum à Amsterdam, le MMCA à Seoul, le Museo Frida Kahlo à Mexico, le British Museum à Londres…

En fait, la grande majorité des grands musées internationaux bénéficie de visites virtuelles, point fort actuellement du National Museum of Natural History à Washington qui a l’une des visites virtuelles en 3D – adaptée au casque VR – des plus fluides qui soit. Et dans cette heureuse obsession de cette exploration en 360° depuis son canapé, « comme si vous y étiez », le Metropolitan Museum of Art (MET) valorise actuellement son excellent The Met 360° Project. Une série – primée au Webby Awards en 2017 – de six vidéos, qui invitent le téléspectateur à s’immerger dans six lieux phares du musée new-yorkais. Une exploration agréable, immersive, tout en flottement.

Parmi les expériences muséales virtuelles qui fonctionnent le mieux, le Salvador Dali Museum de St-Petersboug en Floride excelle en la matière. Conscient du potentiel vidéographico-psychédélique du travail du maître espagnol, le musée a investi le net avec des outils très bien conçus autour de ses expositions et collections. L’expérience Dreams of Dalí invite à découvrir le monde surréaliste de Dalí par la réalité virtuelle, dans un mariage superbe entre art et technologie, basé sur le chef d’œuvre du peintre espagnol Réminiscence archéologique de l’Angélus de Millet. Une expérience téléchargeable sur le site du musée qui bouleverse de par sa redéfinition même de la monstration de l’art.

Projet d’envergure dans cette conjoncture, le Grand Palais propose l’expo Pompéi chez vous. Une version en ligne allégée d’une des expositions les plus attendues dans la capitale française qui devait être inaugurée le 25 mars dernier. Plusieurs contenus sont donc offerts au public en guise d’amuse-bouche à une exposition future : des jeux en ligne très stimulants, un extrait du catalogue sans plus d’intérêt qu’un outil promotionnel, des vidéos documentaires intéressantes pour qui de droit, une expérience de réalité augmentée bien faite mais pauvre d’une seule et unique statue – celle restaurée de Livie – et un audioguide en podcast de 42 minutes, quant à lui assez passionnant, agrémenté pour l’occasion d’une vidéo rassemblant de nombreux documents iconographiques. Un ensemble motivant sur le coup, qui s’évanouit pourtant vite sous nos cliques, loin de compenser l’absence d’une exposition physique…

Libre accès des collections en ligne

Outre-Manche, à la Tate Modern de Londres, si l’on ne trouve rien de révolutionnaire à se mettre sous la dent concernant l’ensemble des propositions en ligne, on notera quand même un répertoire de collection de 4 285 artistes et leurs œuvres passées par le musée londonien, une série de 23 podcasts récits des expositions made in Tate, tout à fait opportuns à une écoute au lit, et surtout, une section Tate Kids vraiment bien ficelée, entre apprentissage par « le faire », jeux, et exploration. Une offre très large, pointue, fun et vraiment complète.

Autre exemple du genre : les collections du réseau Paris Musées, avec 324 908 œuvres en ligne, issues de quatorze musées et sites de la Ville de Paris, accessibles sur le net à volonté. Organisé en parcours thématiques, images aléatoires ou visites virtuelles très pointues, on y croise des trésors classiques mais aussi certaines raretés comme des estampes non signées ou des documents ancêtres aux prémices des arts graphiques. Qu’il est bon de se perdre dans cette base de donnée labyrinthique même en « recherche filtrée »…

À Bruxelles, le Bozar a annulé ou reporté sa programmation à des jours meilleurs. Le lieu culturel qui abrite en ce moment une incroyable rétrospective sur l’œuvre de Keith Haring, montre une « daily life » active sur ses réseaux sociaux et a récemment diffusé plusieurs captations d’intéressantes performances artistiques sur sa chaîne YouTube… C’était d’ailleurs l’une des priorités immédiate de Bozar que de rester en contact avec ses visiteurs dans cette période de confinement. Raison pour laquelle ils ont créé la plateforme de diffusion de contenus Bozar@Home. Dans ce malheur, se décline une « opportunité » de valoriser un projet global aussi via les outils numériques, comme l’explique Paul Dujardin, CEO et Directeur Artistique de Bozar, « il est clair pour nous que la plateforme continuera d’exister après la crise. C’est une autre façon de rester en contact avec notre public. Quand nous voyons que 50 000 personnes ont suivi le workshop donné par Paul Smith dans le cadre de notre projet Singing Brussels, nous ne pouvons que nous en réjouir ».

Du cent pour cent numérique

Jolie initiative qui colle à la peau de la période, la MuseumWeek prévue du 11 au 17 mai, premier événement culturel mondial sur les réseaux sociaux, semble être en effet un espace d’expression parfaitement adapté au contexte du confinement. Créée en France en 2014, cette édition 2020 connaît, entres autres, le soutien du New York Times et de l’Unesco « notre événement approche et nous avons dû adapter un peu nos thématiques quotidiennes puisque nous fonctionnons suivant le mécanisme « 7 jours, 7 thèmes, 7 hashtags », explique Benjamin Benita, coordinateur de la MuseumWeek 2020. Il s’agit donc pour une communauté de 6 000 institutions culturelles, d’engager des discussions autour de l’art, et ainsi rapprocher les publics, « la première journée sera à l’expression culturelle des personnes confinées avec le hashtag #CultureInQuarantineMW ; nous nous sommes inspirés du hashtag #ArtInQuarantine lancé par le Getty Museum et qui invite les publics à reproduire des œuvres d’art depuis leur appartement », précise le coordinateur. Cette septième édition est dédiée à la solidarité, construite avec à l’esprit le réchauffement climatique, l’inégale répartition des richesses, l’épuisement des énergies renouvelables, la pollution… Et puis, la crise sanitaire liée au coronavirus est venue renforcer ce souhait de promouvoir ce message universel et de faire de la MuseumWeek un soutien aux populations confinées et à celles et ceux qui livrent un combat contre cette maladie, « nous croyons qu’il est fondamental de souligner aujourd’hui l’importance de la culture et des institutions qui la portent. Cette culture qui nous permet de créer du lien, de donner du sens à nos vies, de porter nos aspirations les plus fortes, mais également de mieux comprendre qui nous sommes et où nous allons », conclut Benjamin Benita.

Dans un autre secteur d’activité – assez proche finalement – outre ses millions de ressources en ligne, la Bibliothèque Nationale de France exulte pendant le confinement avec le site Internet Fantasy, retour aux sources, aussi divertissant que bougrement intéressant : un site web consacré au genre de la Fantasy et à ses sources, en écho à l’exposition Tolkien présentée l’automne dernier à la BnF. Et l’application ludique BDnF conçue à l’occasion de l’année de la BD, pour créer sa propre bande dessinée et jouer avec les collections de l’institution, est franchement attirante. Des outils qui tombent à pic, si l’on peut dire, dans cette période de fermeture qui risque de se prolonger. Comme l’explique Patrick Belaubre, délégué à la communication de la BNF, « depuis le début de confinement, nous avons noté une forte hausse du trafic sur nos sites web : + 49 pour cent pour Gallica, + 34 pour cent pour notre site institutionnel bnf.fr et + 132 pour cent pour nos expositions virtuelles, soit plus d’un million de visites. Pour nous, c’est le signe que ces contenus répondent à des besoins réels de nos publics ». Une foule d’internautes qui, plus que jamais dans cette période de confinement, se tournent vers la culture pour résister à l’ennui, survivre à l’isolement et rester ouverts au monde.

Godefroy Gordet
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