Libéralisation des télécommunications

J+365

d'Lëtzebuerger Land vom 20.05.1999

Tout et rien a changé, un an après l'entrée en vigueur de la libéralisation des télécommunications au Luxembourg. Rien, puisque l'Entreprise des postes et télécommunication (EPT) reste toujours la seule adresse dans la téléphonie fixe. Rien encore, puisque bon nombre d'entreprises n'avaient pas attendu le 1er juin 1998 pour recourir aux services d'opérateurs concurrents, même si les activités de ces derniers étaient limités à certains services prévus par la directive européenne sur les lignes louées. 

En même temps, tout a changé: les noms des premiers nouveaux entrants sur le marché sont connus, leurs licences ont été accordées. L'EPT a dû passer par le pénible exercice de voir sa comptabilité scrutée par l'Institut luxembourgeois de télécommunication (ILT) afin de fixer le coût de revient de son réseau de téléphonie fixe. Les négociations entre l'EPT et les nouveaux opérateurs sur la fameuse interconnexion de leurs réseaux sont en cours, les premiers échos plutôt positifs. Sauf imprévus, le grand public bénéficiera - jusqu'ici la libéralisation se limite pour les particuliers surtout à la hausse, qui en est une conséquence, des abonnements de base de l'EPT - à partir de la rentrée des effets du marché concurrentiel.

L'exemple de la téléphonie mobile est d'ailleurs plus qu'encourageant. Alors que d'aucuns n'avaient pas cru à l'utilité d'un deuxième réseau GSM, les consommateurs sortent convaincus de l'expérience. En quelques mois, les prix des abonnements et des communications mobiles se sont effondrés. Certes, certaines anormalités persistent encore. La tarification n'a pas non plus gagné en transparence. Le bilan reste néanmoins positif. Même si l'explosion du marché des GSM donne à réfléchir quant au rôle de la publicité dans la création de nouveaux besoins des consommateurs.

Le démarrage de la libéralisation du réseau fixe ne s'est pas pour autant fait sur les chapeaux de roues. En dépit des six mois de délai supplémentaire, la cadre législatif n'a pu être mis en place qu'avec un retard certain. Dans un premier temps, il est d'ailleurs probable que la concurrence se concentrera principalement sur les communications internationales à travers le système des préfixes permettant au client de choisir librement son opérateur appel par appel. Alors qu'on aurait pu craindre que les bénéfices de la libéralisation seraient réservés aux seules entreprises, il n'en sera rien. Il semble même que Tele2, qui s'adresse explicitement au grand public, sera le premier opérateur à offrir des services selon les règles des directives européennes. Un développement qui laisse aussi les conséquences sociales de la libéralisation apparaître sous un autre jour. Dans un pays avec un tiers d'habitants immigrés, la prémisse que seuls les nantis téléphonent beaucoup mérite au moins réflexion. 

La lutte pour les clients du téléphone n'arrivera à vitesse de croisière qu'avec la possibilité de garder son numéro d'appel lors d'un changement d'opérateur. L'élément crucial sera cependant la mise en place de réseaux de télécommunication alternatifs. Surtout le câble de télédistribution serait un candidat idéal pour concurrencer l'infrastructure de l'EPT. On estime ainsi que 85 pour cent des ménages luxembourgeois sont connectés au câble, dont le potentiel serait même de plus de 95 pour cent. Dans les faits toutefois, il s'agit de 150 réseaux différents, morcelés et avec des caractéristiques techniques très variables. Les tentatives de fédérer ces réseaux ont été nombreuses et ont toutes en commun d'avoir échoué. En autorisant l'EPT de prendre une importante participation dans Eltrona, un des grands câblodistributeurs du pays, le conseil de gouvernement a en plus mis un frein important au développement du câble comme réseau alternatif. Il n'est donc guère surprenant que la Commission européenne reste sceptique quant à l'égalité des chances entre les opérateurs au Luxembourg tant que l'EPT reste une entreprise publique. 

Les initiatives ne manquent pas pour autant. Les GSM commencent ainsi a se positionner comme alternative au téléphone fixe. Des projets existent aussi pour installer des réseaux à base des bonnes vieilles fréquences hertziennes. Si les avancés techniques le permettent, ce serait Cegedel qui pourrait devenir le concurrent le plus redoutable de l'EPT et des autres opérateurs. La compagnie d'électricité pourrait ainsi utiliser son réseau d'électricité existant pour transmettre en parallèle de la voix et des données. La volonté de la société de diversifier ses activités est connue et les caisses de guerre sont pleines. Les technologies nécessaires se trouvent cependant encore au stade expérimental.

Le constat reste que la libéralisation des télécommunications a toujours été considérée au Luxembourg comme un mal nécessaire dicté par "Bruxelles" plutôt qu'une chance pour l'ensemble de l'économie. Le lien entre les discours sur la société de la connaissance et de l'information, et les actes sur le terrain des infrastructures reste ainsi largement inexistant. L'exemple irlandais - l'île a avancé la date de la libéralisation afin de dynamiser le marché au plus vite - est pourtant parlant. La libéralisation au Luxembourg ressemblera toutefois dans un autre domaine à celle dans les pays voisins: un des opérateurs augmentera son capital par une introduction en bourse. Il est cependant parlant qu'il s'agit en l'occurrence d'un opérateur privé.

 

Jean-Lou Siweck
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