Chroniques de la Cour

Talon d’Achille

d'Lëtzebuerger Land du 17.04.2020

Les fonctionnaires et employés de la Cour de justice de l’Union européenne sont renvoyés chez eux pour respecter le confinement. Mais l’institution manque d’ordinateurs portables pour télétravailler. La lecture de la newsletter interne de la Cour, News@curia, le confirme. À qui la faute ? En une semaine ,elle publie deux interviews à ce sujet. La première, le 31mars, est de Thierry Lefèvre, directeur général du Multilinguisme, la seconde, le 6 avril, de Raluca Peica, qui est à la tête de la direction des Technologies de l’information. Thierry Lefèvre ouvre le bal. Certes, de nombreux collaborateurs devant s’occuper de leurs enfants, il a dû réduire leur productivité. Mais son souci, c’est l’absence de portables. Seule une moitié des collègues du service de traduction dispose des laptops Windows 7 ou 10 de la Cour. Les autres travaillent sur leur ordinateur personnel, sans outils spécifiques ni connexion autre que Webmail, quand ils l’ont. Thierry Lefèvre, dont la direction générale chapeaute les directions Interprétation et Traduction, indique que de nouveaux portables vont être distribués, mais seulement « lorsque les risques de contagion seront plus réduits ». Il dénonce ensuite la pression excessive sur les secrétariats de plusieurs unités de traduction dans lesquels seul un ou deux assistants disposent d’un laptop ce qui leur ne permet pas d’accéder à l’indispensable Suivi2, l’application des traductions d’arrêts. Les cellules danoise et irlandaise et la direction Interprétation ont proposé leur aide. Il le concède : La DTI a fait des efforts pour équiper en urgence au moins dans les cellules opérationnelles de toutes les unités, mais quand même.

Raluca Peica la directrice de la DTI lui répond. Une réponse sous forme de satisfecit, de « plateforme électorale » pour certains, car de notoriété publique, elle vise le poste de directeur général de l’Information dont dépend

sa Direction et qui a été laissé sans titulaire. Elle dit, par exemple, que si 70 pour cent des utilisateurs ont Windows 7 ou 10, c’est déjà bien et elle ne concède surtout pas qu’elle est en retard sur le projet d’achat d’ordinateurs pompeusement désigné par « programme de mobilité » qui devait être bouclé fin mars. Elle confirme au passage de manière indirecte le chiffre d’environ 800 portables manquant dont parlait de Land (10.04.2020). Elle assure aussi que « dès la première semaine de confinement, tout le personnel de la Cour, stagiaires compris, a un accès au Webmail », contredisant Lefèvre. D’après certaines sources, un informaticien y travaillait encore pendant le weekend de Pâques. Puis viennent les souhaits : « Dans les prochains jours, nous aimerions, par exemple, offrir des services vidéo, avant tout aux cabinets, c’est-à-dire à ceux qui en ont le plus besoin pour les délibérés et les réunions des Chambres ». Comme si les faiblesses informatiques et les problèmes de sécurité n’existaient pas. Dans un long communiqué de presse envoyé le 3 avril pour expliquer que la Cour travaille, il n’est pas question de délibérés d’arrêts en télétravail.

Pour comprendre pourquoi l’informatique est la fois le talon d’Achille de la Cour et une source de crispations, il faut remonter à la grande panne de 2009. La société d’audit consultée est effarée de constater des « redondances applicatives », des liens entre applications et systèmes trop nombreux, des risques d’effets domino. Jusqu’en 2015, et sous la houlette du juge Franklin Dehousse, un comité informatique dénonçait ces mêmes abus et la débauche d’argent. En haut lieu, cela n’a pas plu. Le comité a été dissous. « Ce qui fait que maintenant en 2020, le comité administratif confirme des décisions prises sans y comprendre grand-chose », dit un informaticien. La Cour des comptes a rendu un rapport en 2017. Elle y parle d’une base de données centrale vieillissante, et compte pas moins de 95 modules applicatifs. Une gestion très couteuse.

Dans ce contexte, Raluca Peica chef d’unité à l’EU-Lisa, l’agence de gestion du système Schengen est nommée directrice de la DTI fin 2017. La jeune femme a carte blanche. À la suite de sa réorganisation des services, contestée, et en quelques mois, une quinzaine d’informaticiens s’en vont, parmi lesquels le grand spécialiste Windows. Il part pour la Commission européenne. Un exode, dira-t-on. Le projet de Peica : faire table rase du passé et créer un Système intégré de gestion des affaires (SIGA). Projet ambitieux et risqué qui accumule du retard. En attendant il faut faire tourner l’informatique. Un appel d’offre d’une valeur de 55 millions d’euros est lancé. Il permet de garder les prestataires externes – une grosse centaines d’après certains - pour l’helpdesk, l’exploitation des serveurs et du réseau, l’analyses des besoins utilisateurs, le développement des applications, les tests ou encore la maintenance. Commentaire d’un fonctionnaire : « À cause de l’exode des informaticiens maison, les prestataires externes sont de plus en plus indispensables. Mais ils sont de moins en moins bien encadrés. Certes, Ils ont les connaissances techniques, ils connaissent les métiers des utilisateurs de la Cour. Mais ils arrivent à un niveau d’autonomie jamais vue. Ils sont tellement indispensables au bon fonctionnement de la Cour que leur pouvoir est excessif. Et ils ont accès à tout ». 

Dominique Seytre
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