Les trois défis à relever pour une politique environnementale socialement juste

Une question systémique

d'Lëtzebuerger Land du 06.09.2019

L’être humain a ceci de paradoxal qu’il peut, à la fois, être la cause de grands malheurs et à l’origine de grandes réussites. Force est de constater que la pollution de notre environnement et le changement climatique dûs aux activités humaines constituent des menaces sérieuses. Or, l’humanité possède les capacités nécessaires, d’intelligence et de technique, pour trouver des solutions. Si nos comportements ont un impact sur l’ensemble du globe, les conséquences les plus dures touchent en priorité les plus fragiles et les moins fortunés. La politique environnementale doit pallier les torts que nous infligeons à notre planète, mais elle doit également être socialement juste et intégrer tous les acteurs pour en assurer la réussite.

La pérennité de notre présence sur terre et la préservation d’un milieu de vie sain impliquent de relever trois défis de taille.

Premièrement, il faut une politique environnementale crédible et volontariste. La protection de l’environnement ne peut plus se payer de mots. La jeunesse, nombreuse à défiler dans les rues et inspirée par la jeune militante suédoise Greta Thunberg, rappelle aux décideurs d’aujourd’hui qu’il est plus que temps d’agir. Dans ce contexte, les syndicats au niveau international et également l’OGBL se déclarent solidaires avec le mouvement Fridays for Future / Youth for Climate. Ainsi, l’OGBL participe à la semaine d’actions prévue du 20 au 27 septembre 2019.

Déjà en 2002, l’ancien président français Jacques Chirac tirait la sonnette d’alarme lors du IVe Sommet de la terre. « Notre maison brûle et nous regardons ailleurs ». Hélas, plus de quinze années plus tard, peu de progrès. L’image est aujourd’hui devenue réalité. L’Amazonie, le poumon de la terre, brûle.

La question n’est plus de savoir s’il faut agir pour préserver la planète bleue, ni même quand, mais comment ! Et ce « comment » constitue le cœur du deuxième défi.

Les effets néfastes et les catastrophes liés aux dérèglements de notre climat affectent d’abord les pays les plus pauvres à l’échelle planétaire. Ne bénéficiant pas des moyens et infrastructures nécessaires pour faire face aux désastres qui les frappent, ces régions sont les premières victimes : des ouragans, des cyclones, des inondations, des sécheresses, du manque de nourriture, d’eau potable et de soins vitaux ! Et la situation de certains pays soumis à des conflits armés ne fait qu’empirer les choses : la rareté des ressources engendrant des luttes et les luttes accentuant les privations. La pertinence du premier défi nous rappelle que l’action humaine – ou l’inaction – peut avoir de lourdes conséquences : inégalités dans la répartition des ressources, famines, misères et guerres.

Mais les inégalités ne sont pas l’apanage des pays en développement. À l’intérieur des pays les plus riches, y compris au Luxembourg, les populations qui sont les plus pénalisées par la transformation de notre environnement sont celles qui sont les moins fortunées. Tout d’abord, leur lieu d’habitation se trouve en général à proximité des zones les plus polluées, car financièrement moins onéreuses. Ensuite, lorsque ces populations sont malades des conséquences de la pollution, elles ne peuvent pas toujours s’offrir les soins ou les aménagements nécessaires à l’amélioration de leur état de santé.

Enfin, une politique environnementale non ciblée peut les pénaliser encore plus lourdement, car les plus modestes ne peuvent financièrement pas accéder aux technologies les plus récentes – en matière d’habitats, de véhicules ou d’autres biens de consommation – qui permettent une diminution des gaz à effets de serre et des émissions nocives. Pire, une politique fiscale purement punitive, par exemple visant les véhicules les plus polluants mais les moins chers, va les enfoncer dans la précarité, les stigmatiser et les rendre « allergiques » au discours écologique.

Cela ne veut nullement dire qu’il ne faut rien faire pour la protection de notre environnement, mais que les actions nécessaires doivent être prises avec le souci de la justice sociale. Le lien avec les gilets jaunes, comme cela s’est manifesté en France, serait trop rapidement fait, tant l’étude de ce mouvement mérite de profondes analyses pour en comprendre tous les ressorts. Mais il est toutefois utile de rappeler que ce mouvement est parti d’un sentiment d’injustice face à la taxation des carburants. Et cette notion d’injustice est fondamentale.

Par ailleurs, Lucas Chancel, économiste français et spécialiste des inégalités et de l’environnement, avance que les plus riches polluent davantage que les plus pauvres. Selon ses chiffres, dix pour cent des plus riches sont responsables de 45 pour cent des émissions de gaz à effet de serre, tandis que cinquante pour cent des plus pauvres en émettent seulement treize pour cent. Car les plus aisés ont une consommation totale plus importante ce qui va en faire de plus gros pollueurs.

Les réticences de la population à changer de comportements sont compréhensibles si, dans le même temps, il existe un contexte économique d’exacerbation de la concurrence et de mise en place de politiques budgétaires d’austérité qui produisent, notamment, des taux élevés de chômage, une pression importante sur les salaires et les systèmes de protection sociale, ainsi qu’un affaiblissement du dialogue social.

En effet, la réussite d’une politique environnementale tient à son acceptation et son appropriation par les personnes. Pour être consentie, cette politique doit être socialement juste ! C’est la condition sine qua non de sa réussite. Les choix fiscaux qui s’opèrent sont déterminants en la matière.

Troisièmement, l’enjeu environnemental a, et aura davantage dans le futur, un fort impact sur le monde du travail. Ce dernier doit, d’ailleurs, affronter en parallèle l’autre grand chantier d’avenir qui est la digitalisation. Autrement dit, ces deux concepts ont besoin l’un de l’autre pour coordonner leurs objectifs à leurs moyens. Les activités économiques doivent trouver les moyens d’assurer une production respectueuse de l’environnement qui intègre les changements apportés par le numérique. Toutefois, le défi posé par la mutation du monde du travail doit obligatoirement respecter une donnée primordiale, celle de la garantie et de la préservation de droits sociaux forts pour des emplois décents et de qualité, particulièrement par le biais du droit du travail, de la sécurité sociale et de la protection de la vie privée et des données personnelles.

D’ailleurs, la communication de la Commission européenne, du 18 juin 2019, concernant la transition vers une énergie propre affirme que « le socle européen des droits sociaux souligne le droit au recyclage, à la reconversion et au perfectionnement professionnels, ainsi qu’à la protection sociale – tous les éléments essentiels d’une transition juste ». Elle poursuit : « Il sera essentiel de prendre en compte les aspects sociaux pour assurer la réussite de la transition vers une énergie propre. (...) Les États membres sont encouragés à aborder sous tous les angles la façon d’assurer une transition socialement juste et équitable. Il s’agit notamment des aspects liés à l’emploi, y compris la formation et le perfectionnement et la reconversion professionnelle, ainsi que de la protection sociale, qui doit être adéquate pour les personnes concernées par la transition énergétique ».

Les industries ont été, et restent, d’une importance cruciale pour le développement économique de l’Europe. Elles produisent une part importante de la valeur ajoutée et fournissent des millions d’emplois. Il est vrai qu’elles représentent une source importante d’émissions de gaz à effet de serre. En effet, la tentation pour les employeurs pourrait être grande de faire payer aux travailleurs l’addition de la « décarbonisation », par des diminutions de salaires et d’effectifs. Nous ne pouvons pas l’accepter ! De fait, les employeurs ont la responsabilité de l’anticipation des nécessaires adaptations de leur entreprise. Ces adaptations doivent se traduire, entre autres, par une offre de formations adéquates à leurs salariés, pour leur permettre de développer leurs compétences par rapport aux nouvelles exigences qui visent de meilleures performances écologiques. Ces formations doivent également répondre aux nouveaux besoins nés de la numérisation croissante de l’économie.

Ainsi que le souligne la Confédération européenne des syndicats, cela implique un cadre politique progressif permettant aux activités de prospérer tout en favorisant la transition vers des activités durables et pauvres en carbone. Cette planification doit aussi se mener au niveau régional. Les régions disposent souvent des leviers nécessaires pour accélérer cette transition, par exemple par le biais de la promotion de l’innovation, de l’éducation, de la formation professionnelle continue, des infrastructures de transport. Ces éléments doivent être intégrés dans une stratégie cohérente à long terme qui favorise le déploiement des technologies innovantes à faibles émissions de carbone, une meilleure utilisation des ressources, le soutien à l’économie circulaire ou à la bio-économie. Dans ce contexte, une meilleure coordination et coopération au niveau de la Grande Région est primordiale.

L’échelon national doit aussi jouer pleinement son rôle. Les pouvoirs publics luxembourgeois doivent garantir cette transition vers une économie « bas carbone » en impliquant les partenaires sociaux – syndicats et employeurs – dans la définition et la mise en place des stratégies industrielles de réduction des émissions de carbone à un niveau local. L’efficacité énergétique et matérielle exige le déploiement de technologies nouvelles ou émergentes nécessitant une main-d’œuvre qualifiée et dûment formée. Là aussi, les partenaires sociaux sont des interlocuteurs et des acteurs indispensables.

L’investissement dans l’éducation et l’accès à la formation continue doivent être des piliers d’une transition socialement juste. Comme le rappellent les chercheurs Philippe Pochet et Christophe Degryse, respectivement directeur général et chef de l’unité de prospective de l’institut de recherches de la Confédération européenne des syndicats, le dérèglement climatique n’est pas un problème seulement écologique, mais systémique. Il questionne notre modèle de croissance, la globalité du système de production et de consommation, ainsi que les politiques économiques et industrielles. Mais il remet également en cause les équilibres dans les rapports sociaux.

En somme, la politique environnementale, pour être un succès, doit relever ces trois défis : être crédible, socialement juste et impliquer les partenaires sociaux !

Nora Back est présidente de la Chambre des salariés et secrétaire générale de l’OGBL. Son article fait partie d’une série consacrée à la politique climatique. Les contributions précédentes ont été publiées dans les éditions du 19 juillet ainsi que du 2, 9, 23 et 30 août 2019. Le lecteur les retrouve dans nos archives sur land.lu, sous la rubrique Environnement et aménagement du territoire/Climat.

Nora Back
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