Centre Pompidou

De la Révolution à la Restauration

d'Lëtzebuerger Land du 23.03.2000

Renzo Piano et Richard Rogers, les deux architectes du centre Georges Pompidou, (« Beaubourg » pour les parisiens), avaient conçu celui-ci comme une « expérience ». Il s'agissait, pour eux, de voir s'il était possible de transformer par le moyen de l'architecture, le rapport institutionnel et figé à la culture, ainsi que la « forme de sociabilité guindée » qui lui est liée. Grâce au système de circulation qu'ils avaient mis en oeuvre, ils avaient réussi vraiment à en faire un « centre vivant d'information ». 

Aujourd'hui, après plus de deux années et demie de « rénovation », le centre a réouvert ses portes le 1er Janvier 2000. Force est de constater qu'au-delà d'une simple « rénovation », on a aussi procédé à un réaménagement intérieur qui modifie de manière radicale le système de la circulation. Si en 1987, Renzo Piano pouvait déclarer que le Centre avait été « conçu pour encaisser un certain nombre de transfor-mations », on peut aller jusqu'à dire, aujourd'hui, qu'il peut même « en-caisser » sa complète négation !

Monsieur Aillagon, le président du centre, avance, pour justifier les modalités du remaniement intérieur, l'argument massif de la légitimité. L'image du centre étant brouillée, il fallait recentrer ses activités sur ce qui avait été le projet initial de Georges Pompidou : une grande bibliothèque et un musée d'art contemporain ; d'autant que ce dernier, l'un des plus grands du monde pour l'art du XXe, pâtissait d'un manque de fréquentation du public. Grâce aux surfaces dégagées par l'installation des bureaux dans un bâtiment extérieur, ils bénéficient donc aujourd'hui, chacun, de deux étages entiers. 

Si la bibliothèque est spacieuse, et le musée rendu plus vivant par une intégration adroite de l'art contemporain, ce qui a été fait ici n'a rien en soit de très miraculeux. D'une part, la rénovation n'était qu'urgente nécessité dans la mesure où le centre souffrait d'un manque absolu d'entretien, mais d'autre part l'installation des bureaux à l'extérieur du bâtiment, prévue dès l'origine, n'avait jamais été réalisée par manque d'argent (un mal chronique à Beaubourg), et de volonté politique. Qui plus est, on peut souligner que l'accent mis sur la bibliothèque et sur le musée, semble se faire au détriment du cinquième étage, réservé aux grandes expositions temporaires. Il paraît vide, et ce malgré (ou peut-être à cause de) la création du restaurant chic et cher Chez Georges (normal : on est reçu par le Président !).

Pourtant, au prétexte de revenir au projet initié par Georges Pompidou, monsieur Aillagon ne cherche-t-il pas à cautionner la seule innovation ici, la transformation radicale du système de circulation à l'intérieur du centre, dans la mesure où elle opère un coup de force contre ce qui faisait que le centre Georges Pompidou était un projet révolutionnaire ? D'autant, qu'au vu des réaménagements intérieurs, il apparaît clairement qu'on aurait très bien pu conserver le principe antérieur !

En effet, pour Renzo Piano et Richard Rogers, le centre Georges Pompidou, n'était pas ce simple « objet architectural », simple ossature métallique constituée de cinq plans indifférenciés à quoi on l'a réduit aujourd'hui. Il était avant tout une « expérience », qui visait à « rendre accessible la culture à tous au lieu d'être réservé à une élite ». En ce sens, Beaubourg était essentiellement un bâtiment critique et protestataire, profondément ancré dans la culture de 68. Il apparut d'ailleurs à d'aucuns comme son bébé monstrueux.

Par son aspect pimpant de mécano géant, avec ses couleurs vives et ses tubulures, qui n'empruntait pas la rhétorique académique et institutionnelle des monuments à la culture, Renzo Piano et Richard Rogers refusaient de bâtir un autre lieu sacré, clos sur lui-même et séparé de la ville. Il s'agissait tout au contraire, d'offrir une vision ludique, amusante, conviviale de la culture, et qui plus est « vivante » car toujours en perpétuel changement. Aussi, pour que le centre puisse devenir vraiment « un centre vivant d'information », ils avaient voulu inscrire le mouvement même de la ville à l'intérieur du bâtiment. Là, était l'idée centrale du projet. Elle donne la mesure de l'importance du système de circulation à l'intérieur du Centre !

Ainsi, loin de l'entrée unique d'aujourd'hui, le centre à l'origine, était ouvert de toutes parts car le flux de la ville devait se perpétuer à l'intérieur du bâtiment sans interruption, sans que les gens aient « à passer par un portillon ». Cette accessibilité fondamentale du centre, son évidente simplicité permettaient d'inscrire l'entrée dans la banalité d'un geste quotidien. Ainsi débarrassé du sentiment de franchir la barrière d'un lieu différent, chacun pouvait s'autoriser à entrer, « chacun » et pas seulement les « spécialistes ». Aussi, le centre n'était pas « un bâtiment pour le peuple », pas plus d'ailleurs qu'un bâtiment pour quelques-uns, il voulait être une maison pour tous.

De même, il fallait conserver à l'intérieur du bâtiment, ce qui caractérise en son essence même le flux humain, c'est-à-dire son mélange. Si la circulation était libre, pour ne pas opérer de séparation entre les gens, Renzo Piano et Richard Rogers avaient créé un grand axe unitaire : l'escalator extérieur de la façade principale, qui desservait tous les étages, de la bibliothèque aux espaces d'expositions temporaires du cinquième, en passant bien sûr par le musée. Sa transparence offrait de plus à chacun de nouveaux aperçus sur le centre, et suscitait ainsi l'envie d'y aller voir. D'ailleurs, le même souci d'exciter la curiosité animait l'espace du forum, dont la complexité ouvrait des perspectives vers le sous-sol, grâce à la fosse, ou vers le haut avec les mezzanines et l'escalier roulant.

S'il s'agissait donc bien que chacun s'approprie la culture, toute cette émulation devait également générer en chacun le désir d'en produire. Par les évènements urbains qui y prenaient place, ses petits spectacles, ses dessinateurs et le public qu'elle attirait, la piazza reflétait, par excellence, l'idée « d'activités non programmées » que Renzo Piano et Richard Rogers ont fait surgir du programme, pour déborder le cadre institutionnel de la culture.

« Espace de liberté », du mélange, et « de tous les possibles », pour reprendre ici une expression un peu datée, le centre pouvait ainsi ménager, pour chacun, la chance d'une rencontre, de l'imprévu et parfois même de l'inouï ! De fait, le succès immédiat qu'a connu Beaubourg, a fait non seulement la preuve de la profonde pertinence du projet, mais il a démontré aussi de manière effective, que l'architecture peut transformer la vie.

Or aujourd'hui, la transformation de la circulation à l'intérieur du centre, remet en cause ce pari réussi d'un possible exercice démocratique de la culture. D'une part, l'entrée unique referme Beaubourg sur lui-même, et réinscrit la logique du monument à la culture. On en est d'ailleurs averti dès l'entrée, par le pot doré sur socle de Raynaud, posé sur la piazza. D'autre part, dans la mesure où on a créé des entrées séparées, par l'escalator extérieur pour le musée, et par la mezzanine du forum pour la bibliothèque, on réinstaure le principe d'une séparation des fonctions. De plus, la circulation n'est plus libre à l'intérieur du centre car l'escalator extérieur est devenu payant. Il faut être muni d'un billet d'entrée au musée pour pouvoir l'emprunter dorénavant.

De prime abord, cette transformation de la circulation pourrait apparaître comme une simple rationalisation de l'espace. Il faudrait dire alors que la réponse est plate, bien académique, tout à l'image de l'oeuvre de Cattelan, un olivier planté dans la fosse, qui semble poser la question digne d'un devoir de classe de philo sur le rapport entre Nature et Culture. Autant Beaubourg était un « véritable pied de nez aux examinateurs », autant, ici, la réponse est convenue !

Pourtant, cette séparation des activités qui réinstaure la logique d'une division sociale à l'intérieur du centre, impose à nouveau la vision traditionnelle de la culture comme affaire de spécialistes. Qui plus est, elle rétablit toutes les hiérarchies : Niveau 0, au forum, devenu une simple place publique, ceux qui ne goûtent ni l'art ni les études, mais que l'on réduit au triste rôle de simples consommateurs, par la création d'une cafétéria et d'un magasin d'objets « design » ; niveaux 1 et 2, les étudiants ; niveaux 3,4, et 5, ceux qui visitent le musée. 

On rétablit les privilèges aussi ! En effet, au prétexte d'interdire le dévoiement de l'usage du centre par ceux qui ne faisaient qu'admirer la vue, on en prive une grande partie des usagers du centre, au seul bénéfice de ceux qui fréquentent l'axe royal du musée. 

L'argument pourtant, apparaît des plus fallacieux quand on apprend que ceux qui fréquentent le restaurant chic et cher du cinquième bénéficient, eux, d'une entrée spécifique. Ils ont donc le droit, eux, de jouir de la vue jusqu'à une heure du matin, sans l'obligation ni de visiter le musée, ni de participer à une quelconque activité du centre.

Lors de la création du centre Georges Pompidou, les élites en cela véritablement « éclairées » , mais aussi Georges Pompidou lui-même qui a pleinement soutenu le projet, ont voulu assumer l'utopie de rendre la pratique culturelle vraiment démocratique. Aujourd'hui, non seulement les modalités du réaménagement sont véritablement réactionnaires, l'expression d'élites qui abusent de leur pourvoir, mais qui plus est, elles apparaissent anachroniques. Ne voit-on pas en effet, à travers tous les mouvements sociaux qui se font jour aujourd'hui, ressurgir le désir de « rêver un peu la vie », c'est-à-dire l'aspiration à réinscrire dans l'espace social à nouveau, un peu d'utopie ?

C'est donc un Jour de Fête (c'est le titre d'une exposition), particulièrement triste auquel on nous convie. Plus triste encore, quand on découvre que Renzo Piano avait en charge le système de circulation dans cette rénovation !

Cinq francs la bouteille d'eau au « kiosque » des étudiants ; quinze francs à la cafétéria du Forum ; trente francs au restaurant Chez Georges. Tout ici n'est qu'affaire de « Restauration » !

Les citations sont extraites de Du plateau Beaubourg au Centre Georges Pompidou, Entretien de Renzo Piano et Richard Rogers. Association des Amis du Centre Georges Pompidou. Paris 1987.

 

Soraya Hamidi
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