Cesena

La matière lumière et corps

d'Lëtzebuerger Land du 18.11.2011

Retour de la chorégraphe Anne Teresa De Keersmaeker avec la suite de En Atendant présenté l’an dernier. Jusqu’à ce projet relatif à l’ars subtilior, la chorégraphe n’avait jamais travaillé avec une musique antérieure à celle de Monteverdi. Cesena est le nom d’une ville italienne liée à l’histoire des Papes d’Avignon et un lieu de massacre en 1377. C’est donc une plongée dans cette musique polyphonique raffinée à l’extrême de la fin du XIVe siècle qui nous est offerte. Les rondeaux, motets, ballades offrent ainsi un éclairage sur l’Histoire de la papauté, entre sacré et violence.

Tel qu’il avait disparu l’an dernier à la fin de En Atendant, un homme dans l’obscurité en front de scène, ouvre la voie. Demi-pliés, tendus, souffle coupé, inspiration-expiration, le ton est donné, la voix sera a capella et majeure dans cette pièce. L’audace de cette esthétique de la pénombre qui s’installe pour un long moment fera fuir une partie du public qui n’a pas ménagé la chorégraphe, tant les sorties peu discrètes étaient audibles.

Tant mieux pour ceux qui sont restés : Les danseurs – chanteurs sont indistincts – en groupe et en grappe – telle une allégorie de la dureté de leur condition humaine à cette époque, tels des animaux nocturnes. L’individu semble soumis à rude épreuve ou à divers dangers et les solos sont majoritairement au sol. L’on entend des pas, des sauts, des bruits d’étoffes au gré des déplacements ou mouvements des danseurs, les sauts se devinent, les tours s’imaginent au bruit de leur vitesse… et puis il y a des pauses. Le groupe est figé ou la scène semble se vider …il ne se passe rien.

Le spectateur peut être dérouté. D’entrée de jeu, le public est mis en condition de perte de ses repères afin de mieux lui faire revivre cette période. En Atendant, dissociait clairement les qualités dansantes de celles musicales. Dans Cesena, la chorégraphe a travaillé avec le moins d’artifice possible dans une approche intégrée de la voix et du corps. En choisissant, la voix et une approche musicale purement vocale, l’ars subtilior se révèle fragile tel le souffle mais aussi d’une grande complexité rythmique.

Treize danseurs, six chanteurs, tous chantent et se meuvent pour se confondre par moments. La superposition des rythmes, les lignes mélodiques en font une musique naturelle, limpide et très émouvante. Cesena en termes de symbolique de lumières est le pendant oriental de la première partie occidentale jouée l’an dernier. En effet, cette fois-ci, tout se passe dans l’obscurité et progressivement la lumière du jour apparaît. Cesena est un rendez-vous à l’aube là où En Atendant nous laissait au crépuscule. Les deux pièces se répondent.

C’est ainsi que la création conçue avec Ann Veronica Janssens s’est donnée à Avignon en 2011 dans le Cour d’honneur à quatre heures et demi du matin pour éviter toute lumière artificielle. La sensation d’obscurité telle une ville encore endormie et le jour naissant, très lentement est propice à ce face à face entre chanteurs et danseurs.

Jubilatoire véritablement : l’on ne sait qui de la note ou du pas entraîne l’autre jusqu’à la fusion. Björn Schmelzer directeur artistique de l’ensemble vocal Graindelavoix fondé en 1999, ethno-musicologue de formation, recherche la relation entre la notation et le savoir – faire de l’interprète. C’est une pièce probablement majeure dans le répertoire de la chorégraphe et jusqu’au lever du jour, la salle est restée remplie de spectateurs émus de ce pari audacieux et de ce nouveau regard posé sur ce passé lointain.

Emmanuelle Ragot
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