Édito

Mauvais message

d'Lëtzebuerger Land du 01.08.2025

« Humiliation », « capitulation », « jour de la dépendance européenne », « vassalisation », etc. Personnel politique et éditorialistes critiquent vivement l’accord signé dimanche par la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, et le président américain, Donald Trump. Au nom de l’UE, « UvdL » a accepté l’imposition aux États-Unis d’un droit de douane de quinze pour cent sur les marchandises européennes. Le Vieux Continent est encore censé dépenser 750 milliards de dollars en énergie ces trois prochaines années chez l’Oncle Sam, et y investir 600 milliards dans… « divers secteurs », informe l’exécutif européen, dans son « questions – réponses, l’accord commercial expliqué ». Le deal signé par la conservatrice allemande sème le trouble jusque chez ses cousins politiques luxembourgeois. Sur Linkedin, Laurent Mosar, de la même famille politique européenne (CSV-PPE) parle de « victoire pour les États-Unis et d’humiliation pour l’Europe ». Sur 100,7, le Premier ministre, Luc Frieden (CSV) juge le deal « net perfekt, mee besser wéi een Handelskrich ». Donald Trump avait en effet brandi la menace de trente pour cent de droits de douane. Vendredi dernier lors d’une conférence de presse avec son homologue irlandais, Luc Frieden espérait « pas de tariffs ou de tous petits tariffs ». Le chef du gouvernement relève cette semaine que le Luxembourg n’exporte « pas énormément de biens » aux États-Unis. Seraient surtout concernés les manufacturiers de pièces automobiles et l’acier. Et le sort de la sidérurgie reste à négocier. Face au Land, son camarade de parti et ministre des Finances, Gilles Roth, abonde et rappelle que, depuis la réunion du FMI en avril, le risque de « fragmentation des marchés internationaux » figurait en tête des préoccupations. « J'ose espérer qu'avec ces quinze pour cent, ce qui n'est pas bien, il faut bien l'avouer, les marchés internationaux se stabiliseront, de même que les relations transatlantiques auxquelles le Luxembourg tient toujours ».

Le ministre des Finances admet que, normalement, négocier « c’est donner et recevoir » mais qu’ici « c'est un peu à sens unique ». Mais on ne veut pas trop se plaindre. Le gouvernement joue profil bas depuis qu’il sait que les services sont exclus du périmètre des droits de douane américains, le premier partenaire financier. De plus, « des fluctuations sur les marchés financiers internationaux impactent les fonds au Luxembourg, soit positivement, soit négativement », souligne Gilles Roth, au premier rang pour constater les entrées et sorties d’argent public. Les agents économiques ont bien accueilli l’accord, alors l’accord est bon pour le Luxembourg. À court terme tout le moins.

Le court terme a été privilégié au niveau européen. La présidente de la Commission n’a pas voulu affronter le président américain. Elle n’a même pas utilisé la menace de l’instrument européen de coercition ou la possibilité surtaxer certaines importations américaines. Ursula von der Leyen l’a jouée comme Mark Rutte. En juin, le secrétaire général de l’Otan avait flagorné Donald Trump en marge du sommet de La Haye visant à s’assurer du maintien de l’allié américain contre compensation financière. L’approche junckérienne a été écartée. Face à la RTBF en avril, l’ancien Premier ministre du Luxembourg et président de la Commission avait conseillé « de ne pas s’agenouiller devant le président américain ». « On ne peut pas venir les mains vides (…), sinon on repart les mains vides », avait prédit Jean-Claude Juncker (CSV-PPE).

La bruyante critique de l’accord dans les médias ne doit pas masquer que la plupart des pays européens, affiliés à la droite, valident la décision de la Commission, laquelle bénéficiait d’ailleurs d’un mandat des États membres. Selon l’économiste et commentateur Paul Krugman (dans un post de blog titré « Fossil fool »), UvdL et les conservateurs européens ont opposé une hypocrisie cynique à la logique transactionnelle de Donald Trump (disruptive en politique). Ils ont fait miroiter des milliards que l’UE n’a pas. Car cette dernière ne peut notamment pas contraindre les entreprises européennes à les dépenser aux États-Unis, comme envisagé. Ni par cet accord politique (pour l’heure un simple handshake) ni par un accord mixte qui passerait par le Conseil et le Parlement. L’avenir dira si Trump, qui fanfaronne maintenant, demandera son dû. La sagesse enseigne de « ne pas tirer sur le messager ». Mais le problème ici est bien le message. Même si elle est feinte, la vassalisation des Européens vis-à-vis des États-Unis alimente à grands flots les eurosceptiques de l’extrême droite (qui n’en demandait pas tant). Un pari risqué alors que l’UE se disloque de l’intérieur sous la pression populiste.

Pierre Sorlut
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