Hebdomadaire politique,
économique et culturel indépendant
édito
« Straußensteak mit Meerblick »
Bernard Thomas
Sous le dôme de chaleur, on se met à rêver d’une Energie-Tripartite qui se muerait en Klima-Tripartite et aboutirait à un « paquet » plaçant la résilience au-dessus du clientélisme, la justice sociale au-dessus des cadeaux pour la classe moyenne, la transition verte au-dessus du statu quo fossile. Mais les atavismes sont tenaces. Pareille à elle-même, la CGFP exige une Kafkraaft-Tripartite : des baisses d’impôt temporaires et « eine vollständige und zügige Anpassung der Steuertabelle » pour tout le monde. « L’évasion est proche », annonce la dernière édition de fonction publique : Une publicité pour l’agence de voyages de la CGFP, qui promeut l’Afrique du Sud comme destination : « Straußensteak mit Meerblick ». Le directeur de Luxair promet, lui, que les vacances d’été sont assurées. « Wir sind über den Sommer hinaus zu fast 100 Prozent gehedgt », déclare-t-il à Aero Telegraph. Et d’ajouter : « Übrigens haben wir die Krise auch genutzt, um zu sehr günstigen Konditionen Zertifikate für den Europäischen Emissionshandel zu kaufen. » Dès le 1er avril, l’OGBL et le LCGB avaient revendiqué « un mécanisme de stabilisation des prix des carburants » et une baisse des accises. Leur catalogue de revendications pour la Tripartite s’avère moins carboné. Ils y demandent une baisse des accises sur le mazout (mais non sur l’essence et le diesel), ainsi qu’un « crédit d’impôt ciblé pour les grands rouleurs ». Par bienséance climatique peut-être, l’Union des syndicats a prévu un discret sous-point « transition énergétique », dans lequel elle réclame « un soutien renforcé aux pompes à chaleur » et « des mécanismes de tiers-investissement public pour ménages modestes ».
Le patronat fait pression pour endiguer l’inflation, et ainsi retarder les prochaines tranches indiciaires. Une telle intervention étatique prend traditionnellement la forme d’une baisse de la TVA, d’une subvention de l’électricité ou d’un plafonnement des prix des énergies fossiles. Le gouvernement a jusqu’ici résisté à cette dernière option, craignant un « rush » sur les aires de Berchem, Capellen ou Wasserbillig : « Vous êtes prêts à mobiliser l’argent du contribuable pour que le Luxembourg joue à la station-service de la Grande Région ?! », avait lancé le ministre de l’Économie, Lex Delles (DP), à la mi-mars au Parlement. Deux mois plus tard, le commissaire à l’Énergie a jeté un froid en invoquant, lors du premier round tripartite, le « risque réel de pénuries en cas de crise prolongée ». Côté politique, ce scénario worst-case n’est quasiment jamais évoqué. Les appels à limiter la consommation ou à passer aux renouvelables sont restés très timides. Tout au plus Lex Delles a-t-il recommandé « eine vorausschauende und sanfte Fahrweise », invitant ceux qui envisagent l’achat d’un nouveau véhicule « auch ein Elektroauto in Betracht zu ziehen ». Quant à Luc Frieden, il aurait pu opter pour un discours « blood, toil, tears and sweat » lors de son état de la nation. Il a préféré éviter les sujets qui fâchent : L’apôtre (apostat) de la rigueur budgétaire n’ose pas prêcher la sobriété énergétique. La politique environnementale ne devrait « pas embêter » les gens, avait ressassé « de neie Luc » durant sa campagne électorale, visant sans relâche les Verts, identifiés comme le maillon faible de la coalition sociale-libérale. C’est comme un afterthought qu’il a glissé, à la toute fin de son briefing du 22 avril (lors duquel il venait d’annoncer la tenue d’une Tripartite) que chacun devait se demander « de manière volontaire » comment épargner de l’énergie : « Dat wëssen eis Matbierger ». Si le blocage du détroit d’Ormuz était une chance pour accélérer la transition, le gouvernement ne l’a pas saisie jusqu’ici.
Mais ne soyons pas défaitistes. La photovoltaïque a connu un boom au cours des dernières années. C’était la grande priorité de Turmes et Delles, le low-hanging fruit. Le plat de résistance, ce sera la décarbonation. Les consommateurs commencent peu à peu à se réorienter. Les immatriculations de voitures électriques augmentent : Entre avril 2025 et avril 2026, elles sont passées de 999 à 1 533. (Le mois dernier, 1 554 voitures thermiques et 1 619 hybrides ont été immatriculées.) Le talon d’Achille reste la trop lente progression des pompes à chaleur. Le gouvernement a manqué ses propres objectifs de 80 pour cent, a calculé Reporter. Depuis 2020, l’État n’aura versé que 31 millions d’euros en subsides pour des pompes à chaleur, tandis que l’ardoise du Präissdeckel sur le gaz s’est, elle, élevée à 380 millions.
La question des pompes à chaleur ne se résume pas à une « simple » question d’argent. Figés dans leurs routines, de nombreux chauffagistes restent réticents à en recommander à leurs clients. Les bailleurs voient la dépense, mais moins les économies (dont bénéficieront leurs locataires). Les communes sont souvent pusillanimes, ce qui se reflète dans des règlements restrictifs, voire vexatoires, notamment dans la capitale. (Annoncé depuis longtemps, un règlement-type est actuellement en élaboration aux Affaires intérieures ; mais il ne sera pas contraignant.) Bref, en l’an 2026, la plupart des chaudières à gaz sont toujours remplacées par des chaudières à gaz. Celles-ci tourneront encore vingt ans, voire plus. Soit au-delà de 2050, date à laquelle le Luxembourg s’est engagé à atteindre la neutralité climatique. Dans son discours sur l’état de la nation, Frieden disait vouloir « permettre à chacun » de passer aux renouvelables, mais « sans l’imposer ». Comme d’habitude, la politique luxembourgeoise regarde du côté de l’Allemagne ; et reste tétanisée à l’idée d’une éventuelle « Heizungsdebatte ».
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