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Édito
La courbe de l’affair(isme)
Pierre Sorlut
L’on connaissait l’eau changée en vin aux noces de Cana et la séparation de la mer Rouge pour permettre aux Hébreux de fuir l’Égypte. Voilà le décès d’un milliardaire qui sauve la paix sociale luxembourgeoise. Plus de 400 millions d’euros qui abondent des finances publiques exsangues au moment de négocier avec les partenaires sociaux… Voilà qui relève du miracle dans un pays qui ne taxe pas l’héritage en ligne directe. Surtout pour le ministre des Finances, Gilles Roth (CSV), qui noyait le poisson quand il lui était demandé, en juin, comment serait financé le Resilienzpak, alors que se profile sa coûteuse réforme fiscale. Le pot aux roses sur ces recettes miraculeuses a été dévoilé lundi à la commission de l’Exécution budgétaire du Parlement.
« Dieu serait-il luxembourgeois ? » s’était interrogé l’économiste Norbert von Kunitzki dans une série d’articles publiés dans le Land en 1988. L’économie luxembourgeoise florissait alors avec l’éclosion de l’offshore en business model. L’entreprise avait été catalysée en 1981 par l’élection en France du socialiste François Mitterrand et par le renforcement du secret bancaire national. L’accession au pouvoir de la gauche française, y compris les communistes, avait précipité un exode de capitaux au Grand-Duché… tout comme les politiques fiscales en Allemagne et en Belgique dans les années 1980.
À l’instar de tous les centres financiers offshore, le Luxembourg vit de l’argent des autres. Au fil des dernières décennies, les capitaux menacés à l’étranger ont trouvé au Grand-Duché un safe haven. Que ce soit pour échapper à une imposition plus lourde, pour éviter une confiscation dans un état de peu de droit ou pour anticiper une banqueroute nationale.
Une nouvelle manne se dessine maintenant avec la potentielle (voire probable) élection en 2027 de la nationaliste Marine Le Pen à la présidence française. Bien que récemment condamnée pour détournement de fonds publics, la future candidate du Rassemblement national est donnée vainqueure aux premier et deuxième tours du scrutin par les sondages. Le barrage républicain cèderait et libèrerait un flot de capitaux vers le petit pays money friendly voisin. Le Premier ministre, Luc Frieden (CSV), tout affairiste qu’il soit, s’en réjouirait-il ? Certainement pas. La consécration du parti d’extrême-droite en France diluerait l’intégration européenne dans un marécage populiste eurosceptique. La continuité du marché serait menacée.
Luc Frieden sait trop l’importance du marché unique pour l’économie luxembourgeoise. Le centre financier en profite notamment pour son industrie des fonds, avec pour exemple historique la transposition rapide de la directive Ucits en 1988 et l’émergence d’un écosystème massif de distribution transfrontalière de ces produits. Mais cela n’empêche pas le chrétien-social de ralentir l’intégration dans des dossiers stratégiques pour la Place. Par exemple en freinant des quatre fers pour empêcher une régulation centralisée des fonds qui réduirait considérablement les avantages compétitifs acquis. Il a aussi maintenu la digue du secret bancaire pendant une quinzaine d’années alors qu’il était ministre des Finances. Charité bien ordonnée commence par soi-même.
Tout est toujours question de mesure, à l’image de la courbe de Laffer qui matérialise l’idée que trop d’impôt tue l’impôt à partir d’un certain point de bascule. Il en va de même pour l’affairisme. Trop de concentration du capital tue la démocratie. Que faire donc (s’il faut rendre à l’éditorial sa vocation prescriptive) ? Prier Dieu (si l’on y croit) pour espérer un nouveau miracle.
Landkonscht
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