Une traversée du monde d’hier en bref

Jacques F. Poos, tel que je l’ai connu

Jacques Poos à l’Assemblée générale de l’Onu en 1989
d'Lëtzebuerger Land vom 11.03.2022

Jacques Poos avait son bureau au rez-de-chaussée de l’Hôtel Saint-Maximin. Quand il recevait, son visiteur ne pouvait éviter le grand tableau que le ministre des Affaires étrangères avait fait accrocher dans cet espace assez sombre malgré la haute baie donnant sur la cour. Car pour personnaliser cette pièce où il ne pouvait se plonger dans ses dossiers que sous le jet de lumière d’une lampe puissante, Jacques Poos avait choisi parmi tout ce que la réserve de l’État avait pu lui proposer un tableau de Pierre Blanc.

Le peintre Pierre Blanc (1872-1946) avait conçu un faible pour l’illustration historique. Ses dessins hiératiques s’étaient incrustés dans la mémoire collective des lycéens luxembourgeois, parce qu’ils avaient illustré certaines éditions du Manuel d’Histoire nationale d’Arthur Herchen. Ce manuel développait le grand récit national et victimaire d’un Luxembourg qui aurait subi différentes occupations étrangères entre 1443 et 1839, mais n’aurait pas cessé d’exister pour autant sur ces 400 ans. En usage entre 1918 et 1972, Jacques Poos, lycéen entre 1947 et 1954, avait donc nécessairement buché son histoire nationale dans cet ouvrage, et son iconographie avait dû le marquer. Le tableau qu’il s’était choisi représentait précisément avec raideur et académisme l’entrée des Bourguignons dans la ville de Luxembourg en 1443, le début présumé de cette longue suite d’occupations étrangères. Je lui posai une fois la question si cela avait été à dessein. Il demeura réservé, me lança un de ses sourires entre l’embarras et la ruse qui lui était propre, me répondit évasivement, mais me laissa sur ma faim. Pourtant il ne manquait pas de l’expliquer à la mode Herchen à chaque fois qu’il arrivait à un visiteur étranger de l’interroger poliment sur cette croûte nationale qui n’avait rien d’un chef-d’œuvre.

Travailler pour Jacques Poos

Jacques Poos était à la fois très « vieille école » et très surprenant. Je le connaissais somme toute assez peu. Je participais entre 1987 et 1989 aux repas d’une table informelle hebdomadaire qui réunissait la relève du LSAP. Jacques Poos, hôte rare de ce cercle, vu son agenda, y venait pour tâter le pouls d’une génération plus jeune avec laquelle il allait être obligé de cheminer crescendo, surtout après les élections de juin 1989. Nos chemins se croisèrent de nouveau début 1991. J’avais publié dans le Wort une tribune défendant l’intervention alliée contre l’Irak qui avait envahi le Koweït, alors que la gauche s’y opposait. Le jour même de la parution de cette tribune, je me rendis comme délégué à un congrès régional du LSAP, non sans l’appréhension de m’y faire bouffer tout cru. Quand Jacques Poos entra dans la salle, il vint droit sur moi. Je m’attendais à une réprimande publique. Mais, non ! Il me tend la main et dit haut et fort pour que tous l’entendent qu’il était d’accord avec mes positions.

Trois ans et une série d’élections communale et législative plus tard, Jacques Poos me proposa, à l’issue du congrès qui donnait son aval à la troisième grande coalition avec le CSV de Jacques Santer, de travailler pour lui comme attaché de presse. Surpris, j’acceptai. Le poste n’existait pas encore au ministère des Affaires Étrangères (MAE). Poos me décrivit mon travail : lire la presse nationale et internationale, lui donner un feed-back, l’accompagner dans ses déplacements, prendre des notes, rédiger des communiqués, lire tout ce que lui aussi lisait comme rapports et dossiers liés aux affaires étrangères, préparer des discours personnels, revoir la langue des discours institutionnels, et surtout et de nouveau, lire, lire, lire… pour répondre à certaines interrogations qui pouvaient surgir. Un grand interdit : interagir avec son groupe politique à la Chambre des députés. Je n’y aurais jamais pensé, sauf sur son instruction. Le renard délimitait clairement son territoire, peut-être à cause de précédents dont la connaissance m’échappait. À partir de ce moment-là, de ma part, fini le tutoiement d’usage entre socialistes, c’était : « Minister, Dir … ». Histoire d’éviter le mélange des genres, si fréquent au Grand-Duché. Je n’étais ni son copain, ni son ami, j’étais son collaborateur dans le sens étymologique du terme. Je pense qu’il appréciait. Cela facilita à plus d’une occasion la conversation in medias res.

Rigueur

Mon premier travail sur un discours, en fait une conférence, était pour une réunion avec un public suisse à Lucerne sur les avantages de l’UE pour un État petit ou moyen. Deux ans auparavant, les Suisses avaient rejeté par référendum une adhésion à l’Espace économique européen. Jacques Poos avait été invité par son homologue, Flavio Cotti, qui n’avait pas abandonné l’espoir de renverser la vapeur. La conférence était un test d’atmosphère politique où chaque mot comptait. Je découvris donc les attaches suisses de Jacques Poos, tout ce qui était lié à son mentor, Henri Rieben, ami de Jean Monnet, un des initiateurs d’une nouvelle sorte de dialogue social au Luxembourg en 1959, l’histoire de la Suisse moderne et récente, sur laquelle aucune machine de recherche me donnait comme aujourd’hui un accès rapide. La Bibliothèque nationale était pauvre en documentation sur ces sujets. Il fallait discuter avec de nombreuses personnes sans vendre la mèche aux non-initiés, puis vérifier les informations. Je fournis à Poos un projet, avec plan et références historico-culturelles. Il en fut content, accepta l’argumentaire, mais me le rendit avec de nombreuses ratures et une leçon d’honnêteté intellectuelle : « Un discours ne doit contenir que ce que à quoi je peux répondre par la suite. » Poos était un analyste. Il misait sur les faits et la logique de leur enchaînement. Il misait sur les arguments de droit, d’économie et de politique. Convaincre voire briller avec ce qu’il ne maîtrisait pas, il n’en était pas question. Il fallait le savoir. Par la suite, ce fut plus facile de le sonder et de connaître ses besoins.

Rigoureux, Jacques Poos l’était aussi aux réunions du Conseil qui siégeait pour sa formation, le Conseil Affaires Générales ou CAG, le lundi. Le vendredi qui précédait, le Conseil était préparé avec les membres du gouvernement qui étaient concernés, le Représentant permanent, à l’époque Jean-Jacques Kasel, qui venait pour l’occasion de Bruxelles, les directeurs du MAE s’ils étaient impliqués par un point, et son équipe. Ces réunions avaient lieu en fin de soirée et pouvaient durer longtemps. Questions, explications, il notait tout d’une écriture fine et lisible. Le lundi matin, il arrivait qu’il me donne une note manuscrite avec des messages pour la presse. Un jour, fin 1994, au premier CAG où je l’accompagnais à Bruxelles, alors que je n’avais encore jamais mis les pieds dans la redoutable salle de presse avec bar du Conseil, il avait eu une idée de plan de paix pour la Bosnie. Il n’avait consulté personne, même pas son directeur politique. J’étais gêné. Il y avait peu de journalistes. Je ne connaissais personne. Je n’avais que cette note qu’il fallait décliner er expliquer le cas échéant. Comment trouver une accroche, comment aborder les présents, comment dénicher les journalistes les plus pertinents ? J’avais une liste des journalistes à grand effet de levier, mais c’était encore l’heure des pigistes des agences. Ce que je découvris ce jour-là, par mes conversations, c’est que sur le dossier yougoslave et depuis sa déclaration à Brioni en 1991 que « l’heure de l’Europe a[vait] sonné », Poos était grillé.

La presse

Jacques Poos était néanmoins considéré par la presse européenne comme un excellent « doorstepper » qui expliquait en entrant ou en sortant de réunion les enjeux de la journée en quelques mots. Et si dans ses conférences de presse qu’il donnait d’abord en luxembourgeois, il n’y avait pas foule, les agences de presse n’avaient pas meilleur partenaire pour se faire infirmer, confirmer ou préciser une information ou bien rumeur qui courait dans la salle de presse par ce ministre et ancien journaliste qui savait tout résumer en quelques phrases prêtes à être citées telles quelles.

Par ailleurs, Jacques Poos était la coqueluche des organes de presse moyen-orientaux accrédités à Bruxelles. Son penchant pour une paix au Proche-Orient passant par la création d’un État palestinien, ses rapports chaleureux avec Yasser Arafat et plus tendus avec les Israéliens, ses polémiques contre la Turquie qui franchissait régulièrement les frontières en Irak du Nord pour des opérations contre des groupes kurdes et dont il ne voulait pas comme État-candidat à l’UE, sa relation intense avec des dirigeants grecs comme Theodoros Pangalos, qu’il écoutait beaucoup sur les questions liées à la guerre en Yougoslavie et la question chypriote, son intérêt marqué pour le processus de Barcelone dont le but était de stabiliser l’ensemble de la Méditerranée du Sud menacée par de nombreux conflits internes et interétatiques à travers une coopération régionale et avec l’Union européenne où le droit et l’intérêt économique seraient le liant pacificateur, ce sur quoi il ne cessait de miser, faisaient de lui un interlocuteur recherché. L’histoire et les péripéties de ses rapports politiques et personnels avec toute la Méditerranée, avec ses illusions et ses accointances surprenantes, pourraient faire l’objet d’un livre plus passionnant que ne le suggérerait la retenue apparente de son personnage.

Dans ses relations avec la presse, Jacques Poos avait développé au cours des dix ans qui avaient précédé mon engagement des habitudes, voire des rituels que je ne découvrais que progressivement. Ainsi donnait-il souvent des interviews au Deutschlandfunk (DLF), la radio d’information publique allemande qu’il n’était pas possible de capter en ville et qui de ce fait ne faisait pas partie des radios que j’écoutais régulièrement. Il ne m’en avait pas parlé, et je ne savais donc rien des déclarations qu’il avait pu faire. Je ne les découvrais que quand elles faisaient l’objet d’une dépêche d’agence ou quand je croisais un journaliste qui en arborait la transcription.

De la même manière, il organisait l’interview rituelle donnée la veille d’un sommet européen aux deux quotidiens Wort et Tageblatt à travers son secrétariat, et la donnait tout seul, sans attaché de presse ou preneur de notes, de sorte que son équipe ne découvrait ses déclarations et ses démarquages subtils adressés à ses homologues européens ou au Premier ministre Juncker, avec lequel il harmonisait moins qu’avec Jacques Santer, que lorsqu’on était en route vers le lieu de réunion. Je n’ai jamais pu le convaincre d’agir de manière plus ouverte. Parfois, chez lui, les frontières entre la maîtrise politique et le besoin de tout contrôler étaient fluctuantes. C’était difficile à gérer professionnellement, déroutant même. Il faut dire que lui-même était dérouté par le style de Juncker, rude, polémique, pointu, plein d’humour, et jouant sans complexe dans la cour des grands. Dans les conférences de presse conjointes, très vite très courues par la presse internationale qui n’avait d’yeux et d’oreilles que pour le nouveau jeune Premier, ce dernier détonnait et ne laissait à dessein que des miettes à son chef de la diplomatie. L’homme précis, mais raide, incarnant parfaitement la diplomatie d’un petit État, n’avait aucune chance de briller à l’ombre de cette étoile montante qui se lâchait, galvanisée par d’autres appétits et compétences ouvrant d’autres horizons.

Déroutant

Jacques Poos pouvait aussi être déroutant pour ses visiteurs. Fin 1994, lors de sa tournée des capitales en vue de la Présidence française du Conseil de l’UE, Alain Juppé évoqua la question de l’exception culturelle, si chère à la France pour résister à l’américanisation de la consommation culturelle. Il plaida à Luxembourg, siège social de la compagnie RTL qui s’internationalisait à pas de géants et sans égards pour l’origine des œuvres diffusées, pour l’extension de ce principe à la législation communautaire. Jacques Poos exposa sans ciller et avec un grand sourire à un Juppé qui en resta médusé que « l’exception culturelle, c’est comme la ligne Maginot », inefficace, parce qu’elle dirigeait ses canons dans une seule direction alors qu’elle était depuis longtemps contournée par les forces adverses. Pour Poos, libre-échangiste fervent et de ce fait complètement indifférent aux enjeux culturels invoqués, le sujet était clos. Juppé, blême un moment, avala la couleuvre, et l’on passa au prochain point.

Lors d’une visite de son homologue vietnamien, il raconta devant les délégations réunies son soutien au peuple de son hôte lors de la guerre du Vietnam. Lancé comme il l’était, ce qui n’était pas habituel, il arbora même un chapeau de Vietcong. Les Vietnamiens étaient aux anges. Chez les diplomates luxembourgeois s’ouvrit en revanche un fossé générationnel. Ceux qui avaient de la bouteille savaient à quoi s’en tenir sur le sujet avec leur chef, d’autres avaient été du temps de cette guerre contre les Américains du même bord que Poos, et puis il y avait les jeunes, qui à cette époque étaient nombreux à croire à la fin de l’Histoire, l’expansion irrépréhensible, globale et pacifique de la démocratie et l’unité indéfectible de l’Occident sous égide états-unienne. Là, l’indignation était grande. « Et si les Américains apprenaient cela », craignaient-ils. Poos, lui, s’en souciait comme d’une guigne.

Un autre moment assez spectaculaire fut la visite officielle en mai 1997 du ministre russe des Affaires étrangères, Ievgueni Primakov, un poids lourd de l’ancien establishment soviétique qui avait rallié Gorbatchev, puis Eltsine. A l’époque, la Russie et le Luxembourg avaient un contentieux industriel de taille. Une firme luxembourgeoise avait été chargée de construire un haut-fourneau d’un nouveau type pour une firme russe. Sa valeur financière était équivalente à la construction d’un lycée tout équipé. À un certain moment, la firme luxembourgeoise fut débarquée du projet, mais les Russes gardèrent les plans qu’ils avaient déjà sous la main et achevèrent l’ouvrage en suivant un mode d’emploi incomplet. Peu après sa mise en service, le haut-fourneau explosa. Il y eut mort d’hommes. Les Russes refusèrent de payer leur dette luxembourgeoise et gelèrent des avoirs de leur fournisseur, le rendant de surcroît responsable de l’accident. La firme luxembourgeoise se retourna contre ses commanditaires mais ne se vit pas seulement déboutée par une justice russe qui faisait durer la procédure, mais incriminée à cause des morts qu’avait causés l’explosion de ce haut-fourneau achevé sans la dernière partie de ses plans. L’État de droit russe étant défaillant, sinon partial, la chose devint politique, vu les enjeux, mais sans publicité, le principe du face-saving primant. Elle atterrit sur le bureau de Jacques Poos. Ce dernier invita Primakov à son arrivée dans son bureau, pour un entretien à quatre yeux. Ce ne fut guère long. Les deux sortirent, radieux autant qu’ils pouvaient l’être. Et lorsque le litige fut abordé en réunion, Primakov annonça qu’il serait réglé sans tarder dans l’intérêt des deux parties. L’industriel luxembourgeois rentrait dans ses comptes et ses droits. Les arguments ou ruses de Jacques Poos, qui n’avaient pas dû relever uniquement du droit, restèrent son secret. Mais son sourire de satisfaction de David amadouant Goliath m’est resté inoubliable.

Présidence 1997

La Présidence du Conseil de 1997 fut abordée sous le signe de l’élargissement, de l’emploi, notamment industriel, qui souffrait gravement des restructurations et déplacements tectoniques dans la prévalence des secteurs économiques que le marché unique naissant avait accélérés.

Poos brûlait par ailleurs de jouer au médiateur européen dans le processus de paix au Proche-Orient, où sauver les accords d’Oslo était urgemment à l’ordre du jour après l’accession au pouvoir en 1996 à Jérusalem de Benjamin Netanyahou qui n’en voulait pas et d’incessants attentats de groupes terroristes palestiniens foncièrement opposés à une réconciliation avec Israël. Une tournée au Proche-Orient en amont du semestre luxembourgeois et de nombreuses négociations aboutirent à la rédaction d’un Code de conduite entre les parties et leur engagement au cours d’une conférence de presse conjointe le 22 juillet 1997. Un immense succès annihilé par un attentat du Hamas qui fit un grand nombre de morts au marché Mahané Yehouda à Jérusalem-Ouest.

L’élargissement, ce n’était pas vraiment son affaire. Il s’inquiétait lors des réunions matinales dans son bureau avec ses directeurs et son équipe du retard démocratique et économique des pays qui voulaient adhérer à l’UE. Le Conseil européen devait trancher en décembre 1997, donc sous présidence luxembourgeoise, la question avec quels États l’Union allait entamer des négociations d’adhésion. Les Britanniques et les Scandinaves, sans parler des États-Unis, poussaient vers l’élargissement. Poos avait une nette préférence pour la méthode communautaire et les décisions à la majorité qualifiée qui devaient mener patiemment à l’approfondissement de l’intégration politique. Il critiquait dès qu’il le pouvait la méthode intergouvernementale et les décisions à l’unanimité, parce qu’elles empêchaient l’Europe d’agir, notamment sur le plan extérieur, et risquaient de faire prévaloir le volet marché et économie sur le projet d’intégration politique. Une approche qu’il ne voulait évidemment pas voir étendue aux questions fiscales qui touchaient à la relation directe entre les parlements nationaux et leurs électeurs et imposables, et par ricochet à la place financière ou au pacte social. L’élargissement accéléré, c’était pour lui le coup de grâce asséné à l’Europe politique.

Poos se documentait donc sur les capacités de rattrapage économique des pays d’Europe centrale et orientale et invoquait à chaque fois que l’occasion se présentait les critères d’adhésion – État de droit, démocratie et économie de marché – et les règles prévues pour évaluer si les pays potentiellement candidats les remplissaient. Mais après un discours d’une rare franchise en termes de mise en garde sur les conséquences d’un élargissement trop rapide qui fit un tabac au « Deutscher Juristentag » en septembre 1996, où Kinkel l’avait invité, il rechignait à s’exprimer en public, tant à l’issue de réunions ministérielles et parlementaires que d’autres enceintes surtout mineures où il était invité, moins par conviction que par crainte d’être mal cité et de mettre ainsi dans l’embarras la Présidence. À la fin, il fit un tri. Il m’envoya ainsi parler à sa place au Collège européen de Natolin en Pologne, en Lorraine ou à Sarrebruck avec Jo Leinen, et d’autres en d’autres enceintes. Il va sans dire que le discours diplomatique luxembourgeois – prudence, patience, méthode et strict respect des critères – qui n’était pas identique avec la tonalité positive du discours de Juncker sur le même sujet, qui, mine de tout, ne promettait rien non plus, était reçu plutôt froidement par les secrétaires d’État, étudiants et futurs cadres des États candidats ou par les Européens fédéralistes présents à ces interventions.

La question sociale et l’UE

Juncker, qui cumulait en 1997 les postes de Premier ministre, de ministre des Finances et du Travail, sentait monter les problèmes sociaux que le marché unique générait et les répercussions que ceux-ci allaient avoir sur les partis des grandes familles politiques européennes, la démocratie chrétienne et la social-démocratie. Il visait un deuxième sommet consacré à l’emploi au cours du semestre luxembourgeois. Bien que la règle fût de ne réunir qu’un seul Conseil européen par semestre, sauf urgence, la question sociale, qui relevait selon les traités des États membres et non de l’Union, devait, pour des raisons de paix sociale, devenir l’objet d’une délibération des chefs de gouvernement. Un détail important : les gouvernements dirigés par des sociaux-démocrates ou menés avec leur participation étaient largement majoritaires dans cette Europe des Quinze à partir du début de l’été 1997.

Poos, tout socialiste qu’il était, ou parce qu’il connaissait bien les leaders de la social-démocratie européenne qu’il rencontrait régulièrement avant chaque sommet, était moins convaincu de l’entreprise. Bien que le sommet extraordinaire de Juncker consacré à l’emploi eût finalement lieu en novembre, la démarche fut froidement accueillie dans les capitales dont Poos fit le tour, notamment dans celles où régnaient les sociaux-démocrates. La non-interférence de l’État dans les relations de travail dans les pays scandinaves, le refus d’une règlementation européenne en matière sociale à Londres, l’insistance sur la dimension strictement nationale des pactes sociaux dans tous les pays du Nord à système de protection sociale fort associé à une fiscalité conséquente, l’Europe sociale in nuce avait une petite mine et l’Europe social-démocrate n’était guère partageuse. La position réticente de l’Allemagne de Kohl l’arrangeait. Il n’y avait qu’en France, où la question sociale poussait une partie de la gauche vers le souverainisme anti-UE, ou au Sud de l’Europe que l’on se montrait plus intéressé. Poos enregistrait et transmettait, réaliste, voire fataliste, peu enclin à s’investir à fond comme Juncker, pour qui la question sociale en Europe était d’ordre stratégique à long terme.

Je ne tairai pas que cette tournée des capitales me fit l’effet d’une douche froide. Les leaders sociaux-démocrates n’avaient pas le courage ou d’intérêt à aborder la question des effets de l’internationalisation galopante de l’économie et des marchés sur la condition sociale de leur base. Ils n’avaient qu’un réflexe : verrouiller au niveau national pour préserver les acquis de pactes sociaux pourtant sensiblement sous pression. Qu’ils aient été affaiblis voire emportés depuis dans de nombreux États membres date aussi de ce manque de clairvoyance. Je reste dans ce contexte convaincu que le relatif désintérêt de Poos vice-premier ministre pour la question de la réforme du statut des fonctionnaires, qu’il laissa entièrement dans les mains du peu subtil ministre CSV Michel Wolter, et l’esquive de son parti devant cet État dans l’État qu’est restée jusqu’à nos jours le syndicat corporatiste CGFP, ont contribué à la défaite électorale du LSAP en 1999.

Le monde d’hier

Jacques Poos pouvait aussi dérouter sur le tard. Fin novembre 2014, lors d’une conférence sur les relations entre la Russie et l’UE au Centre culturel russe, il défendit la thèse que trois présidents russes – Gorbatchev, Eltsine et Poutine – avaient été trompés par l’Occident qui s’était engagé dès 1989 à ne plus traiter la Russie en ennemi. Pour lui, les sanctions qui avaient été prises contre la Russie après son entrée en Crimée en 2014 étaient contraires à cet engagement. Il estimait que les Russes n’avaient pas annexé la Crimée, mais qu’il s’agissait d’une sécession après référendum qui ne violait en rien le droit international. Il la comparait à ce qui aurait pu se passer avec l’Écosse si l’issue du référendum sur l’indépendance avait été positive. Pour lui, l’UE devait lever ses sanctions et faire tout ce qui est possible pour mettre fin à la guerre civile à l’Est de l’Ukraine. La signature de l’accord d’association entre l’UE et l’Ukraine était pour lui « la plus grande faute de l’UE ces dernières années, parce qu’elle n’a pas été accompagnée par la signature d’un accord commercial avec la Russie ».

La cérémonie d’adieu en la mémoire de Jacques Poos eut lieu le 25 février. La veille, la Russie avait envahi l’Ukraine et le jour même, elle commençait à s’engager dans une guerre totale. Jacques Poos s’en est allé au même moment que le monde d’hier a disparu. Les équilibres nécessaires, l’intérêt bien entendu, le renoncement aux armes, la primauté du droit international négocié, la paix par la coopération, il y croyait ferme, tout rusé qu’il était. Son refus de la violence était fondamental. Malgré les erreurs de jugement des protagonistes de ce monde d’hier dont il fut, nous allons regretter les deux.

Victor Weitzel
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