Théâtre

À bout de souffle

d'Lëtzebuerger Land du 11.03.2022

Chanson douce de la journaliste et écrivaine franco-marocaine Leïla Slimani, Prix Goncourt 2016, est un conte cruel contemporain inspiré d’un fait divers. Dans le livre, un double infanticide commis par une nounou est révélateur des dérives, vices et diktats de la société, des pressions et soumissions que les uns imposent aux autres, des injustices et des inégalités, des fardeaux qui pèsent sur les femmes, de la misère et de la spirale de la violence qui entraînent un irrattrapable déraillement avant la chute fatale. « Nous ne serons heureux que lorsque nous n’aurons plus besoin les uns des autres. (…) Quand nous serons libres », dit Myriam, la mère, dans cette Chanson douce qui mêle thriller, drame et essai sociologique.

Ce roman a été adapté pour le théâtre (il le sera aussi pour le cinéma) en 2019 par la jeune metteure en scène Pauline Bayle (désormais à la tête du Nouveau Théâtre de Montreuil). Transposer cet ample et percutant roman à la scène est un pari difficile, en reprendre l’adaptation l’est tout autant. C’est ce pari qu’a fait la metteure en scène et directrice artistique du TOL Véronique Fauconnet pour la scène du TNL avec, le 2 mars, une première qui a marqué le lancement du Mois de la Francophonie.

Myriam et Paul, un couple bobo – elle avocate, lui producteur de musique – ont deux jeunes enfants. Après s’en être occupé à plein temps, Myriam veut reprendre sa carrière, malgré les hésitations de son mari. Les voilà à la recherche d’une nounou… Louise les séduit instantanément, plus encore les enfants. « Une fée », vite adoptée par la famille, vite indispensable mais qui, peu à peu, revendique le « pouvoir magique de tout savoir sur tout ». Elle commence à manipuler son petit monde lorsque la « famille stable » dont elle a rêvé, lui échappe. À bout de souffle, elle encaisse les heures de transport qui la ramène dans son studio minable qu’elle astique avec obsession mais qu’elle n’arrive plus à payer. La violence prendra possession de cette femme abusée, désabusée et frustrée qui, dans un sursaut, passera à l’acte.

« Le bébé est mort ». L’horreur a déjà eu lieu. La pièce, comme le roman, commence de manière radicale. Ce début est la fin de l’histoire. Nous rebrousserons chemin pour déceler les signes et comprendre les rouages qui ont conduit à l’irrémédiable. Si le roman est glaçant, la pièce l’est moins et ne nous entraîne que difficilement dans ce vertigineux engrenage de la violence, nous restons loin et distants.

Véronique Fauconnet a opté pour une relecture fidèle de l’adaptation de Pauline Bayle. Elle a choisi de faire endosser à trois comédiens neuf personnages et complique le jeu en confondant genres et âges. Sur scène, Colette Kieffer incarne Louise, une intrigante nounou, pas toujours crédible, affublée d’une vieillotte robe verte (fatale au théâtre !), et l’inspectrice de police. À ses côtés se trouvent deux jeunes comédiens, nouveaux venus sur la scène luxembourgeoise. Mathieu Saccucci incarne justement Paul, le père, mais aussi la petite Mila et Katell Daunis joue Myriam, la mère, et le petit Adam. Le rythme est soutenu, mais la sauce ne prend pas vraiment et les changements de rôles ne sont pas toujours heureux. L’émotion transparait pourtant dans certaines moments de lâcher prise comme lors de la scène des vacances en Grèce, quand Louise danse sur la table… avant que tout ne s’arrête brusquement et que ne s’allume le lampadaire… lumière froide du RER parisien, là où « tout est laid ». D’autres scènes encore fonctionnent bien quand les personnages, résolument seuls, se livrent au public.

De bonnes idées qui s’accordent à la belle scénographie de Christoph Rasche qui a su jouer avec les lumières et la profondeur du plateau en coupant la scène en deux mondes, avec comme frontière un grand tableau qui se révèlera rideau. Derrière celui-ci se jouent d’autres scènes, comme ce conte absurde mimé par la nounou (hélas il s’étire en longueur). Le décor, variation en bleu, est sobre, marqué par la présence d’un grand arbre aux branches nues mais habité par de gigantesques et symboliques fruits rouges que l’on retrouve aussi de l’autre côté du mur, fixés sur un mobile.

La musique de René Nuss irrigue la pièce de sa belle présence, accentuant les temps forts de l’histoire, révélant les tensions du récit et ponctuant les dialogues de l’intime, de l’inquiétante musique du drame à la mystérieuse musique du conte.

Chanson douce, un spectacle avec de belles propositions, mais qui peine à emporter le public.

Karine Sitarz
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