Sujets d’étude depuis les débuts de la photographie, fleurs et paysages montrent leur puissante fascination sur les murs du Mudam

Forte nature

d'Lëtzebuerger Land vom 07.05.2021

Tout d’abord, il y a ces papiers peints. Du sol au plafond. C’est à la mode, mais ça n’a rien à voir. À moins que l’envie de nature soit aussi revenue à la mode parce qu’on veut la voir sur nos murs, dans les villes, dont la pollution fait que les espèces sont en voie de disparition.  Peut-être le commissaire de l’exposition, Timothy Prus  y a-t-il pensé Ce serait une manière de citer les papiers peints « Liberty » du 19e siècle ? Après tout, on est au Mudam dans un lieu de culture, et, à travers ces quelques 200 images de l’exposition, on peut aussi pointer le rapport si fort entre les Britanniques et la nature. Dans l’histoire de l’art, elle fut le sujet privilégié du mouvement Arts and Crafts.

Timothy Prus, dirige une collection à la thématique particulière : l’Archive of Modern Conflict, fondée en 1992 à Londres, dans le but d’être « dépositaire des histoires perdues et oubliées que recèle la production photographique passée ». Il est un traqueur affûté des images de la guerre entre la nature et l’homme, qui est aussi le thème général du Mois Européen de la Photographie 2021, Rethinking Nature / Rethinking Landscape. L’exposition programmée au Mudam, tombe donc à pic et le titre de l’exposition aussi. Enfin seules, s’exclament la flore, les champignons, les troncs d’arbres, les stalagmites et les aurores boréales géants assemblés sur les wallpapers.

Enfin seules, donc, sans animaux, sans êtres humains, sauf les visiteurs qui, dans cet univers de nature géante, se penchent vers les photographies, tels des entomologistes d’autrefois qui botanisaient. Un clin d’œil, à notre possible disparition, faisant de nous-mêmes des sujets de recherches ? Pour les passionnés de l’histoire de la photographie, il y a de quoi satisfaire l’intérêt pour les techniques de prises de vues, de la deuxième moitié du 19e siècle aux années 1970, avec les noir et blanc, les bleutés, les négatifs, des cyanotypes, des impressions albuminées sur papier salé, des tirage argentiques.

Charles Nègre, Lee Miller, Willy Ronnis, Josef Sudek sont parmi les photographes célèbres de l’exposition, mais il y a aussi, dans cette collection historique, des anonymes : Amelia Elizabeth Gimingham, une anglaise (1833-1918), auteure d’une remarquable série de photographies de plantes au 19e siècle, redécouverte il y a onze ans seulement. Bertha Jacque, une américaine, (1863-1941), technicienne exceptionnelle de photogrammes. Elle fut membre, de la « Wild Flower Preservation Society », d’où sans doute son intérêt marqué pour les fougères et les fleurs sauvages. Ou encore William Craven (1809-1866), le comte de Craven qui immortalisa l’environnement naturel de son domaine dans le Yorkshire durant trente ans. On ne connaît ses images que depuis les années 1990.
Qui dit végétation pense également environnement. ll y a des paysages, des forêts, dans ce que Timothy Prus appelle « la caverne ». Une partie du parcours, où l’on doit se figurer être sous terre, dans l’univers des racines des végétaux, des couches de terre et de roches. Mais aussi dans des paysages du Pays de Galles, bouleversés par les bombardements de la Deuxième guerre mondiale, documentés par Graham Sutherland (1903-1980). On voyage aussi dans l’univers. Voici des pluies d’étoiles, des voies lactées, des astéroïdes, étudiés par des astronomes, des mathématiciens et des artistes à la recherche de motifs (les petites photos marquées de carreaux pour être agrandis en peinture jusqu’à la dimension des fresques, du Rockefeller Centre à New-York, de la Société des Nations à Genève, par José Maria Sert). Voilà pour l’atmosphère immersive dans ce monde fictionnel, où les photographies sont accrochées telles des fleurs aux vivaces, des fruits aux cactées.

Sans êtres humains, vraiment ? Qui cherche trouvera un chapeau (abandonné en lisière dune forêt), des fauteuils et une table de jardin (sans coussins, ni collation), des costumes (sur des mannequins), des vêtements (sur une charrette), des figures totémiques (d’un lieu de culte aux ancêtres protecteurs abandonné ?). Qui dit anglais comme Timothy Prus, dit humour. Ce sera à qui dénichera tel arbre à l’envers. Si le monde marche sur la tête, les nuages aussi : il y en a très haut sur les cimaises et tout en bas. C’est le prochain sujet de recherches de l’Archive of Modern Conflict. À nous de faire un vœu, la nature est pleine de ressources. Avec l’espèce humaine inclue?

L’exposition Enfin seules. Photographies de la Collection Archive of Modern Conflict, dure jusqu’au 19 septembre au Mudam à Luxembourg-Kirchberg

Marianne Brausch
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