Stil

Guerre et symboles

d'Lëtzebuerger Land vom 18.03.2022

Depuis le 24 février dernier, le monde a basculé dans une nouvelle terreur, quasiment deux ans après celle apportée par un virus inconnu venu de Chine. Cette fois-ci c’est une terreur bien plus violente, insoutenable, proche de nous, de nos valeurs, notre territoire et notre histoire. L’horreur s’est invitée en Ukraine le 24 février, emmenée par celui qui dirige la Russie depuis 2012 sans interruption et fait figure centrale du pouvoir depuis plus de vingt ans maintenant. Devant la violence des autres, devant ses images et ses actions que l’on pensait d’un autre temps, la guerre se mène également, non pas au niveau économique, mais au niveau symbolique. On a alors vu se multiplier, dès les premiers jours de la guerre, des annonces, des invitations à boycotter, éviter, oublier tout ce qui pouvait s’apparenter à la Russie. On a vu les images dans tous les médias du monde de ces Américains vidant leurs bouteilles de vodka et les cafetiers retirant ce même breuvage de leurs cartes. Ils scandent face caméra que c’est un symbole pour eux, que c’est un moyen de montrer leur soutien au peuple ukrainien.

Devant ces images, c’est le flashback : Le boycott des « french fries », renommées alors « Freedom Fries », face au refus de la France de s’engager aux côtés des Américains dans la guerre en Irak en 2003. Les Français avaient bien ri. On ne leur avait jamais dit aux Américains que les frites, c’est bien plus belge que français. Le fromage qui pue (et au lait cru) n’étant pas autorisé à mettre un pied sur le sol américain, on les a laissé faire et croire. Aujourd’hui, la vodka est souvent distillée aux États-Unis et a autant à faire avec la Russie que les frites avec la France. Les enjeux ne sont évidemment plus les mêmes, mais en voyant ces images des personnes vidant frénétiquement leurs bouteilles, j’ai réalisé que la guerre des symboles était de nouveau là. Depuis, les propositions et les actions symboliques se sont multipliées. Le débat faire rage sur le boycott des artistes russes, de toute chose culturelle russe ou certaines formes ou de seulement certains artistes, on commence à s’y perdre. Dans le chaos des premiers jours, on annule les représentations de Tchekhov, on retire Guerre et Paix de Tolstoï des bibliothèques (ça tombe bien, on n’a toujours pas tout compris), on déprogramme les films russes des festivals de cinéma, et, dans cette folie de culture d’annulation, on était à deux doigts d’effacer les ouvrages d’Alexandre Soljenitsyne, puis on s’est souvenu…que la carte d’identité ne définit par les actions des artistes.

Dans le même temps on a banni les sportifs, on sait, on sait, la culture et le sport peuvent être des armes précieuses de ce que l’on appelle le « soft power », Vladimir Poutine s’en est servi à cœur joie pendant toutes ces années, et sans le côté « soft » du pouvoir. S’en sont suivis les retraits à la pelle, par les géants de la tech, des loisirs ou de la grande consommation. Stupeur au Kremlin : Disney et Sony annoncent annuler toute sortie et toute diffusion sur le territoire russe, Netflix emboîte le pas et même les géants du fastfood (McDonald’s et Starbucks) ferment leurs enseignes… Jusque-là, il s’agit de symboles purement capitalistes, d’uniformisation de la consommation et de la médiocrité des choses. Et puis on a tremblé sur la place Rouge : Instagram s’est éteint lundi dernier, laissant derrière lui des influenceurs face à eux-mêmes, perdus sans leurs précieuse audience qui leur rapporte tant. Instagram s’est tu et les blogueurs ont pleuré le malheur, le vide que cette nouvelle provoquait dans leur vie et leur cœur, sans un mot, sans un commentaire pourtant, sur un autre drame qui lui aussi laisse un vide béant dans les cœurs et dans les vies, sans filtre des Ukrainiens.

Et puis puisqu’il faut se battre avec des symboles parfois jusqu’à l’absurdité la plus abyssale, comme l’a été l’effet corona(virus) sur la bière du même nom, il y a tout juste deux ans, le Québec est en train de renommer sa plus célèbre spécialité culinaire : la Poutine. Pour les ignorants, c’est un plat à base de frites (elles sont de retour celles-ci) recouvertes de fromage et d’une sauce brune. À la suite de nombreux actes de violence contre les commerçants vendant ce délice, on annule la culture, culinaire cette fois ci. Amis belges, on vous voit ricaner encore une fois dans votre coin. Alors s’il faut un symbole fort et puissant, faisons du malossol ou de l’ogourtsi, ce gros cornichon dont, entres autres, les russes raffolent, le cornichon de la liberté, brandissons le cornichon comme une figure de lutte contre cette guerre infâme. Parce qu’après tout le mot cornichon signifie aussi idiot, niais, nigaud…

Mylène Carrière
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