Éditorial

Bicéphalie

d'Lëtzebuerger Land du 18.03.2022

Le Grand-Duc Henri se rend ce weekend aux Émirats arabes unis, gazomonarchie du Golfe persique, partenaire d’affaires privilégié du Luxembourg et organisatrice de l’exposition universelle Dubaï 2020. Le chef de l’État, qui se veut environnementaliste, se presse ici dans le cirque de l’aberration écologique. Son dernier voyage, en février, mimait un bras d’honneur aux droits de l’Homme puisqu’il avait pour destination la Chine, pays menant la répression des Ouïgours. Il se déplaçait, dit-on, avec la casquette de membre du CIO pour assister à la cérémonie d’ouverture des Jeux olympiques, où figuraient principalement des régimes autoritaires, des États souvent riches de ressources naturelles mais dont les fruits sont captés par une oligarchie. Le Grand-Duc a d’ailleurs croisé Vladimir Poutine à Pékin. Selon la presse internationale, l’autocrate russe avait promis à Xi Jinping d’attendre la fin des Jeux pour attaquer l’Ukraine. L’esprit de Coubertin est quelque peu aliéné, mais Vladimir Poutine a patienté jusqu’au 25 février. 

La Cour grand-ducale n’a pas condamné l’agression. À aucun moment, ni par un communiqué, ni par un tweet, la Cour n’a affiché publiquement et ostensiblement sa solidarité avec l’Ukraine. Et lorsque le couple grand-ducal a fini par recevoir une famille ukrainienne, le 9 mars, la communication a bien pris soin d’éviter tout positionnement politique… alors que l’exécutif, lui, ne s’en est pas privé. Bien au contraire. 

La bicéphalie de la politique étrangère rappelle l’aigle russe à deux têtes, sauf que chez nous les serres ne tiendraient pas une sphère dorée, symbole de l’Église orthodoxe, mais une liasse de billets, symbole de prospérité, présente ou à venir. Pourquoi donc le chef de l’État maintient-il des rapports si cordiaux avec des régimes qui ne le sont pas du tout ? On présume qu’il ne discute pas kitesurf pendant des heures avec le président chinois ou la famille royale de l’Émirat d’Abou Dhabi, qu’il rencontrera en début de semaine prochaine. En monarque apprécié des familles dirigeantes locales, lesquelles détiennent les richesses nationales, le door opener Henri fera le job. 

Sur le site du Kremlin, le recueil des appels de Vladimir Poutine, en dehors des quelques Européens contactés, dessine un axe ploutocratique. Le président de Russie a téléphoné le 1er mars au prince héritier d’Abou Dhabi, Mohamed Bin Zayed Al Nahyan (dont la famille a des intérêts au Luxembourg) pour discuter affaires et notamment pétrole. Comme pour la conversation avec Xavier Bettel cette semaine, le Kremlin rapporte que Vladimir Poutine a expliqué l’opération militaire spéciale pour protéger le Donbass. Mais a contrario du communiqué sur l’entretien avec le Premier ministre luxembourgeois, la présidence russe explique ici que son interlocuteur émirati a confirmé que la Russie avait le droit d’assurer sa sécurité nationale. Parmi les autres interlocuteurs récurrents de Vladimir Poutine ces derniers jours : Xi Jinping. 

Sans les soutenir évidemment, la Cour ménage ces régimes autoritaires. On ne sait pas de quoi demain sera fait. La politique étrangère à racine démocratique condamne ce qui doit l’être. La partie qui « maintiendra », la famille royale, préserve les intérêts (financiers) nationaux sur le long terme, en taisant publiquement des actions qu’ils condamnent micros éteints. Un voyage chez un allié du régime russe interpelle. Les Émirats maintiennent les affaires avec le régime de Poutine. Pire encore, « avec les sanctions, Dubaï attire les banquiers venant de Russie », titre ce mardi le journal Les Échos. On imagine mal aujourd’hui des entreprises luxembourgeoises commercer avec les représentants des intérêts de Vladimir Poutine. Par l’action militaire qu’il mène en Ukraine, notamment par le bombardement des populations civiles, et les propos qu’il tient face caméra, l’autocrate russe est dorénavant assimilable au duo Karadzic-Mladic qui avait dans les années 1990 en Bosnie-Herzégovine, nettoyé le pays de ses éléments indésirables à leurs yeux, afin de voir renaître une grande Serbie. Il faut se positionner contre ce despote ad vitam quel qu’en soit le coût. La Russie post-Poutine sera une autre affaire

Pierre Sorlut
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