Fragments of Paradise, le titre du group show à la galerie Zidoun-Bossuyt n’est pas usurpé.
Feipel & Bechameil, Lucas Georges Christian, Louis Granet, Nick McPhail, Brian Rochefort et Summer Wheat montrent des créations qui offrent une pause dans un contexte géopolitique troublé et une scène qui exprime les bouleversements sociétaux. Parfois, les concepts artistiques ne sont pas faciles à aborder.
Fragments of Paradise présente « le don simple d’émerveiller », comme écrivait récemment Judicaël Lavrador dans Libération suite à la disparition de David Hockney. Ainsi de Nick McPhail (Los Angeles, 1982), qui réalise des huiles sur toile, capte la relation entre bâti et nature – il a étudié l’architecture. L’orange et le violet vibrent, dans Stairs II (2026). On pourrait se croire encore plus au sud, au Mexique, avec son escalier très dessiné à la manière de Luis Barragán. Aussi, toujours avec une échappée (comme chez l’architecte) par une ouverture rectangulaire sur l’extérieur.
L’œil est ravi aussi, par la diversité même des approches : design, céramique, couleurs pastel et vives, une constante à la galerie Zidoun-Bossuyt. Shimmer de Nick McPhail est accroché face à Nile dining table et Laine seat (2026), deux pièces entre architecture et design créées par Lucas Georges Christian, issu d’une lignée d’antiquaires. Laine seat, en forme de mouton ou de lama (bois teinté noir et laine de chèvre de l’Himalaya), est un prototype qui va de pair avec la table en bois de chêne cérusé. Les formes sont très épurées – jusqu’au bord du plateau de table, sciée en biseau pour que ne subsiste que l’impression d’une ligne effilée. Si Lucas Georges Christian se réfère à l’Égypte dans nombre de ses créations, il nous a semblé que plus, sinon autant que l’architecture, c’est la vue de profil et la gestuelle des bras des silhouettes sur les fresques des tombeaux qui l’inspirent.
Petit bémol technique à la perfection recherchée, le centre de la table cache un lestage dans le pied central pour empêcher le basculement du plateau. Dommage. C’est un des pièges de l’esthétique quand elle prend le dessus. De Martine Feipel & Jean Bechameil, Holding Tight (2026) est une grande céramique composée de six carreaux, une ode à la nature, créée cette année lors d’une résidence à Versailles. On imagine encore un voisinage avec de l’architecture stylisée, peut-être plus postmoderne que moderne… Le summer show de 2018 les réunissait déjà avec Louis Granet et Brian Rochefort. Le parcours de Louis Granet (né en 1991 à Paris, où il vit), l’a mené de la BD à la nature, avec des grandes compositions florales, notamment des tulipes, qui le rapprochent du graphisme minimaliste de Feipel & Bechameil.
Mais Louis Granet est peintre et voici qu’il présente une seule pièce, Déjeuner sur l’herbe (2026) qui est de la pure peinture. Cela a l’air classique, presque impressionniste. On croirait pouvoir toucher chaque brin d’herbe, chaque corolle de fleur. Ça, c’est tout en bas de la peinture à l’huile. Plus on s’éloigne, plus les bandes alternées de fleurs se fondent dans un effet de perspective, qui aboutit tout en haut, au bord d’un horizon maritime. Granet, qui a fait ses études à Bordeaux est né à Arcachon en 1991.
La nature aussi, c’est l’univers de Brian Rochefort, mais ramenée à la dimension de céramiques-sculptures de petite taille. Rochefort, qui vit et travaille à Los Angeles, connaît la violence naturelle qui peut secouer le « fragment de paradis » qu’est la côte Ouest américaine. Dans la série présentée chez Zidoun-Bossuyt, il a représenté des pots de peinture vides, dégoulinants des restes de traces qu’elles contenaient (Paint Can et Double Paint Can, 2025 et 2026). C’est simplement « matériel». Mais la maîtrise de la chaleur du four est la même pour la cuisson de la terre glaise, la fixation des pigments et réunir sur les céramiques des craquelures, des boursouflures, une glaçure lisse. Jusqu’à l’intérieur des pots. « Comme à l’intérieur d’un cratère de volcan », dit Audrey Bossuyt.
La galeriste nous entraîne dans la grande pièce du fonds, entièrement consacrée à Summer Wheat, une des artistes phares de la galerie. On ne se lasse pas de son appétit de vivre, exprimé ici dans des grandes toiles qui représentent en effet de la nourriture. Picnic, Refrigerator, Cold Storage… (2026). On connaît la technique : écraser la peinture (acrylique et gouache) par un tamis métallique à mailles sur la toile. On dirait des tapisseries au point de croix. A contrario, ses galets XXL en fibre de verre, recouverts de motifs en mosaïque, narrent des histoires de fruits, d’animaux, comme les pavements romains antiques. Il y a aussi, bien-sûr, un de ses sujets fétiches, des femmes-pêcheurs (Woman with Fish, 2026). L’été est là.