Conversation avec Pascal Husting, ex-numéro 2 de Greenpeace International, sur la guerre et le gaz, les rapports de forces au sein du LSAP et le manque de maturité climatique de l’OGBL

« Nous n’avons ni pétrole ni idées »

d'Lëtzebuerger Land vom 18.03.2022

Pascal Husting (60 ans) a débuté sa carrière dans l’enseignement, avant de se reconvertir dans l’industrie financière, puis de rejoindre Greenpeace Luxembourg, dont il devient le directeur en 1995. Il grimpe les échelons au sein de l’ONG multinationale, devient directeur de Greenpeace France en 2005, puis est nommé, en 2011, « numéro 2 » de Greenpeace International, dont la centrale est basée à Amsterdam. En 2018, il revient au Luxembourg et travaille comme « campaign manager » pour le LSAP. Il y a deux ans, Husting a lancé Acidu, une « agence de changement inclusif et durable », qui conseille aussi bien des ministères que des entreprises privées. Père de deux enfants, Husting vit à Esch. Son épouse est née à Marioupol, dans la maternité que l’armée russe a bombardée la semaine dernière. Ses beaux-parents habitent Varach, la ville-satellite construite autour de la centrale nucléaire de Rivne au nord-ouest de l’Ukraine.

d’Land : Notre addiction au gaz finance la machine de guerre de Poutine. Cette prise de conscience va-t-elle accélérer la transition énergétique ?

Pascal Husting : L’extrême volatilité sur les marchés énergétiques a finalement très peu à voir avec la guerre en Ukraine : Le gaz russe continue à circuler comme avant. J’ai du mal à croire que la politique européenne se décidera à limiter ces importations. Le consensus au sommet de Versailles, c’était de continuer à verser quotidiennement des centaines de millions d’euros à la Russie, pour assurer notre approvisionnement en gaz, en pétrole et en charbon. Si Poutine décidait, lui, de couper le robinet, l’Europe serait face à une décarbonation non pas choisie mais subie. Une telle pénurie plongerait l’Europe dans une récession brutale. Mais je ne crois pas non plus à un tel scénario. Car pour mener sa guerre, Poutine aura besoin de débouchés pour les ressources naturelles massives de la Russie. C’est le nouvel équilibre de la terreur, version 2022. 

En 1973, les autorités luxembourgeoises ouvraient la « chasse au gaspi », appelant les citoyens à baisser leurs radiateurs et à réduire leurs déplacements en voiture. En 2022, de tels appels officiels sont très rares. François Bausch estime par exemple que l’introduction de dimanches sans voitures serait de la « politique purement symbolique ».

C’est dans le contexte du choc pétrolier de 1973 que Giscard d’Estaing avait lancé sa fameuse phrase « en France, on n’a pas de pétrole, mais on a des idées ». Aujourd’hui, face à un choc beaucoup plus grave, j’ai l’impression que nous n’avons ni pétrole ni idées. La question absolument cruciale des économies d’énergie est devenue un tabou. On n’entend plus parler de mesures comme la tarification progressive de l’énergie, avec un prix social pour la consommation de base, et une augmentation forte des prix au-delà du premier palier. La stérilité du débat actuel me fait douter de notre capacité d’amorcer le tournant civilisationnel qui serait nécessaire pour affronter cette crise. 

Il ne faut donc pas trop compter sur l’effort collectif ou la mobilisation de la société civile ?

Ce qui m’a probablement le plus déprimé dans l’actualité luxembourgeoise récente, c’est cette affaire, en apparence locale, de l’éolienne prévue à Erpeldange-sur-Sûre. La semaine dernière, les conseillers de cette commune ont voté une résolution appelant à stopper le projet. Ils avertissaient que si l’éolienne était construite, cela signifierait la mort de la Nordstad. Dans une des régions les plus rurbanisées du pays, une initiative citoyenne fait donc capoter un projet d’énergie renouvelable. Et ceci alors que la guerre en Ukraine venait tout juste de débuter. Que faut-il encore pour faire comprendre aux gens que les renouvelables sont les sources énergétiques de l’avenir, qu’elles seules nous permettront de combattre à la fois l’autoritarisme politique et la crise climatique ?

Quelles leçons tirer de ces échecs et de ces résistances ? Le gouvernement a aussi beaucoup misé sur les incitations financières pour promouvoir les rénovations thermiques. Sans grand succès jusqu’ici.

Je plaide pour une politique des grands moyens. Un exemple : On a un Fonds de compensation qui gère une vingtaine de milliards d’euros de réserves. On a également un cadastre solaire qui recense tous les toits qui se prêtent aux panneaux photovoltaïques. Je pense qu’on est arrivé à un point où l’État devrait se donner les moyens pour réquisitionner les meilleures toitures, en échange d’une indemnité évidemment, et mobiliser deux à trois milliards du Fonds de compensation pour installer un maximum de panneaux solaires sur un maximum de toits. Le Luxembourg pourrait multiplier sa production photovoltaïque par dix. Aux prix énergétiques actuels, le retour sur investissement serait fantastique. On n’en serait toujours qu’à sept ou huit pour cent de notre consommation énergétique nationale, mais ce grand chantier enverrait un signal fort : À savoir que l’argent que nous avons amassé est également utilisé pour les générations futures. 

Vous plaidez pour une sorte de jacobinisme énergétique ?

Je plaide pour que le Luxembourg regarde les réalités en face et que le gouvernement se donne les moyens d’agir. Les ministères fonctionnent de manière quasi-indépendants, sans véritables interconnexions. Il y a zéro chance pour que le système actuel et ses institutions réussissent à développer une réponse systématique à la crise énergétique, et encore moins à son accélération provoquée par la guerre en Ukraine. Le Luxembourg est le pays le plus rurbanisé, avec la plus haute consommation d’énergie par habitant en Europe. Je ne vois pas comment nous pourrions résoudre cette accumulation de problèmes sans remettre en question l’autonomie communale, par exemple. Nous devons repenser toute notre approche du territoire et développer une politique de la Grande Région, politique qui est en fait inexistante aujourd’hui.

Les syndicats restent tributaires de leurs vieux réflexes. L’OGBL, le LCGB et la CGFP revendiquaient ainsi de « plafonner les prix d’énergie et de carburant ». Ce qui risquerait de plonger le budget de l’État dans un gouffre financier.

Gilles Roth [député CSV] a dit en substance la même chose à la Chambre des députés : Que l’État finance le modèle de consommation actuel. On demande donc à l’État d’assurer le statu quo fossile, tout en revendiquant la transition énergétique… Déi Rechnung geet net op. Je ne pense pas que les syndicats soient prêts à se confronter sérieusement à la question. Sur le sujet climatique, ils n’ont pas atteint une maturité politique suffisante. Du coup, on en arrive à une alliance objective entre Gilles Roth et Nora Back. La réponse devra toujours être un mélange de technologie, d’efficience et de sobriété. Il n’y a pas de scénario de transition énergétique – sauf parmi ceux qui croient, avec une ferveur religieuse, à la géo-ingénierie – qui puisse faire l’impasse sur la réduction de notre consommation d’énergie. Le terme peut choquer, mais sans ce qu’on appelle la « destruction de la demande », les objectifs de l’Accord de Paris ne sont pas atteignables. Et là aussi, je préférerais que ce soit un choix accompagné, plutôt que de subir de plein fouet le peak fossile annoncé. 

Mais la question de la précarité énergétique reste posée…

Je ne remets absolument pas en question qu’il existe des Luxembourgeois qui sont working-poor et energy-poor, et ils ne se comptent pas par milliers mais par dizaines de milliers. C’est un devoir essentiel des syndicats de défendre ces personnes qui risquent de ressentir le plus les coûts de cette crise. Il faut les aider, et les aider massivement. Mais cela présuppose que les syndicats fassent ce choix, qu’ils se mettent du côté des plus défavorisés, qu’ils optent pour une vraie politique de la redistribution. On en revient à l’ancienne question de l’index. Les syndicats se sont toujours opposés à toute modification de cet instrument, officiellement par peur que ce soit la première étape de sa déconstruction. Mais ils doivent maintenant se confronter à la réalité et jouer cartes sur table. Ils ont le choix entre soit aider les personnes défavorisées, et ceci de manière ciblée et à un niveau relativement massif, soit de distribuer de l’argent à tout le monde, en acceptant que la fracture sociale s’approfondisse. 

Vous avez été « campaign manager » du LSAP pour les élections de 2018. On ne peut pourtant pas dire que le parti socialiste ait été à l’avant-garde de la lutte contre le dérèglement climatique…

En cela, le LSAP n’est pas très différent d’autres courants politiques au Luxembourg et en Europe. Le parti n’a pas pris la crise climatique au sérieux jusqu’ici. Jusqu’il y a deux ans, un ex-ministre socialiste de l’Économie mettait le terme « changement climatique » entre guillemets dans ses tribunes libres. Le productivisme aveugle comme condition nécessaire à la redistribution : Cette pensée reste très profondément ancrée au sein du LSAP. Depuis mon retour au Luxembourg, j’ai appris à connaître la scène politique locale. Je me suis vite rendu compte de la méconnaissance des fondamentaux énergétiques et climatiques qui y régnait. Mais cela commence à changer au LSAP, notamment avec Franz Fayot, qui tient un discours qui se démarque résolument de celui de ses prédécesseurs. Ce sont surtout les jeunes qui montent qui me donnent l’espoir que l’écologie sociale pourrait devenir le courant dominant au sein du parti. Même si les rapports de force sont actuellement encore très défavorables. La question est de savoir quand ces jeunes, qui se font une idée différente de l’avenir, vont arriver à des positions de pouvoir.

Quels sens donner aux relations privilégiées entretenues par les deux ex-ministres socialistes Jeannot Krecké et Etienne Schneider avec des oligarques russes ? Ne sont-elles pas symptomatiques des dérives du « New Labour » ?

C’est la même chose qu’avec Gerhard Schröder, nommé au CA de Gazprom, ou avec Tony Blair, qui a été un des principaux consultants de Nazarbaïev. Que des socialistes luxembourgeois aient pris le même chemin ne m’étonne pas. C’est le signe d’un déclin moral, qui n’est pas acceptable, qui est antihumaniste. Poutine a assis son pouvoir grâce à la guerre de Tchétchénie. On pouvait donc savoir de quoi il était capable. Si on a feint de l’ignorer, c’est probablement par cynisme : On a estimé que le confort remarquable qu’on avait installé dans notre pays primait sur tout. Le pire, c’est que ces relations d’affaires ont été déguisées en internationalisme. Alors que ce mot désigne la solidarité entre les peuples, non la connivence avec les régimes. 

Ce qui étonne le plus, c’est que cet affairisme était clairement affiché par les responsables politiques.

Le fait de faire du business avec la Russie reposait sur une « social licence » : C’était considéré comme acceptable voire souhaitable, malgré les massacres en Tchétchénie, malgré le meurtre d’Anna Politkovskaïa, etc. À mes yeux, le « Russian Charity Bal », qui était directement financé par Moscou, est un exemple de l’infiltration du pays. Je ne trouve pas normal qu’on puisse aller en smoking à un bal, tout en sachant que l’argent qui a servi à l’organiser est lié à des violations des droits de l’Homme. Je pourrais donner un autre exemple : Dimanche prochain, des jeunes joueront au basket sous la bannière de TotalÉnergies qui finance la « Total-League ». Or, c’est le seul groupe pétrolier européen à ne pas s’être retiré de Russie. Le seul. Si mes enfants jouaient au basket je leur dirais de se mettre au volley.

L’opposition à l’Otan a été une partie constitutive de l’identité de la gauche européenne. C’est comme si celle-ci manquait aujourd’hui de la grammaire politique pour penser la nouvelle situation.

C’est le propre de toute césure historique. Personnellement, le focus mis sur l’Otan dans le contexte ukrainien me dégoûte. Aussi à cause de mes attaches familiales. Je suis vraiment choqué par ces gens, dont j’apprécie normalement les opinions, qui m’expliquent par exemple que le mouvement du Maïdan de 2013-2014 était téléguidé par la CIA. Mon épouse était à Maïdan. En vingt ans, les jeunes Ukrainiens ont réussi à trois reprises à renverser des régimes, et ceci par des rassemblements plus ou moins pacifiques : en 1991, en 2004, en 2014. L’Ukraine devrait donc être le rêve de chaque révolutionnaire. Qu’une partie de la gauche tente aujourd’hui de réduire ce qui se passe en Ukraine à un conflit Russie-Otan, en faisant complètement abstraction des aspirations et de la volonté des 42 millions d’Ukrainiens, je trouve cela vraiment… révoltant, indécent. Et je dis cela en ayant grandi politiquement avec la mobilisation contre le Nato-Doppelbeschluss [crise des euromissiles].

Mais ne faudrait-il pas développer de nouvelles perspectives européennes qui aillent au-delà d’un réalignement militaire sur les États-Unis, voire d’une dépendance à son gaz de schiste ?

La Communauté européenne du charbon et de l’acier avait réussi à concrétiser l’idée européenne au lendemain de la Deuxième Guerre mondiale. Il faudrait aujourd’hui refonder l’Europe autour de l’énergie pacifique, puisque c’est la question qui déterminera toutes les autres. Le temps est venu d’aborder la transition avec de grands moyens, de grandes stratégies et un très grand courage politique.

Bernard Thomas
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