Frank Stella, dans tous ses états, peintures, sculptures, chez Ceysson & Bénétière, au Wandhaff

Sublime sculpture écorchée

d'Lëtzebuerger Land du 25.03.2022

À priori, depuis le milieu des années 70, son abandon de la peinture à bandes, ressenti par beaucoup comme une trahison, faut-il laisser la formule quasi incantatoire de Frank Stella, réduisant notre regard à ce qu’il voit. Quand même, en l’occurrence ce serait bien dommage de ne pas se faire le plaisir de la reprendre, oui, what you see is what you see, un véritable éblouissement, une explosion de formes et de couleurs. Et son exposition dans l’immense espace de la galerie Ceysson-Bénétière au Wandhaff (jusqu’au 7 mai) nous fait justement et fortement voir un déploiement de musée, de la production d’un artiste, à l’âge de 85 ans, d’une vitalité, d’une inventivité bouillantes.

Frank Stella s’est voulu toujours, s’est dit avant tout peintre, mentionnant ses points de repère que sont Le Caravage ou Velasquez, le baroque italien ou espagnol. Nous sommes loin alors du minimalisme, du hard edge, mais tellement près de l’exposition actuelle. Et ce peintre a beau s’étendre en trois dimensions, il le reste jusque dans les rendus informatiques des formes les plus complexes, dans le processus de prototypage rapide (RPT), ses arrangements de plastiques et de métaux ; et de notre côté, il reste par conséquent une expérience visuelle riche et séduisante dans l’éclat des couleurs vives. Ainsi, dans la série des sculptures aujourd’hui centrale, des œuvres réalisées il y a à peine deux ans : Salmon rivers of the Maritime Provinces.

Ne nous interdisons pas un autre rapprochement avec des peintures, au long de l’histoire. De Rembrandt à Soutine et Bacon, ces bœufs écorchés, suspendus des fois à des crocs de boucherie, les flancs ouverts, os et entrailles pour memento mori. Francis Bacon, lui, n’a pas hésité à mettre un vieux pape (Innocent X) entre les parties de la carcasse de l’animal, Figure with meat, de 1954, dans un espace cerné qui lui est coutumier. Les sculptures de Frank Stella ont de même leur propre présentoir, elles se trouvent suspendues à leur tour, prises entre des lignes métalliques qui fonctionnent à la façon d’un encadrement. Elles flottent pour ainsi dire, leurs lignes mouvantes, leurs assemblages bosselés, cabossés, en gagnent encore en énergie et en fougue. Toute velléité illustrative ou narrative a toujours été étrangère à Frank Stella. Seulement, la référence ici existe bel et bien : le Québec, la Gaspésie, leurs lacs et cours d’eau poissonneux.

Les titres désignent ou évoquent tels lieux-dits, aux noms comme sortis d’une chanson des Leclerc, Charlebois ou Vigneault : The Restigouche, The Miramichi, The Kadgwick… De là à s’imaginer devant des passages fugaces de saumons, de leur exposition à l’étal (vertical) d’un poissonnier, on n’ira pas jusque-là. Ce qui se trouve écorché ici, plus que des poissons, ou leurs trophées, c’est la sculpture elle-même, fragmentée, recomposée, déconstruite, réinventée, collage en trois dimensions. Et on ne se lasse pas d’en fouiller les viscères, de faire passer l’œil sur une polychromie lisse et brillante, avant qu’il ne se heurte à d’incessants froissements, d’inextricables plis et entrelacs.

On retrouve pareil baroquisme, plus ou moins exacerbé peut-être, réduit au plan, dans les œuvres sur papier autour, en gros des impressions lithographiques coloriées à la main et collées. Elles sont plus anciennes, datent des années quatre-vingt, et je m’attarderai particulièrement à une peinture acrylique, de 1985 justement, illustration pour El Lissitzky, pour son parfait ordre dans son désordre attrayant. Tel est encore le cas pour une huile, antérieure d’une année, Il Dimezzato, et retour à plus d’exubérance, une expansivité formelle quasi insondable, avec la plus grande pièce de l’exposition, Karpathenburg II, près de trois mètres sur cinq, qui date de 1996.

Le lecteur l’aura constaté, il est d’un côté les Salmon rivers, de l’autre une visite attentive permettra de suivre Frank Stella, toujours, il est vrai, dans une continuité certaine, au long de quelque trente à quarante années d’un travail toujours repris, toujours renouvelé. Dira-t-on que là-dessus brille la monumentale étoile qui occupe majestueusement (dans sa légèreté) le fond de l’espace de la galerie : Monel Star, dont le nom renvoie à un nouveau métal, alliage de nickel et de cuivre. Autre preuve, matérielle, de la constante volonté de l’artiste du changement, de lui faire face. La conclusion laissera Frank Stella, elle signalera, après avoir vivement encouragé à la visite de l’exposition de l’artiste américain, un parfait contrepoint, pour un peu il pourrait être question de contrepoison à pareille profusion, pareil débordement : le visiteur ira dans une salle voisine, à droite, y trouvera une même qualité muséale, verra des œuvres, de taille non moins grande, mais d’expression minimale, on lui laissera le plaisir d’en découvrir les auteurs.

Lucien Kayser
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