Chroniques de l’urgence

Pétroliers laminés, mais impénitents

d'Lëtzebuerger Land vom 07.08.2020

Si 2020 nous a enseigné une chose, c’est bien à quel point les problématiques climatiques, sanitaires et d’équité sont entremêlées. Beaucoup ont compris cette année combien l’aventure humaine repose sur des paris aventureux et soigneusement occultés. Dans ce contexte délétère émerge ces jours-ci l’impénitence des pétroliers, gaziers et charbonniers, qui, depuis des décennies, veulent nous convaincre qu’une consommation débridée de leurs produits est indispensable à notre bonheur. Les rapports d’activité des majors pétroliers pour le premier semestre 2020 sont édifiants. Chiffres d’affaires en berne, bénéfices fondus (Total, Shell) voire pertes nettes (Exxon, Chevron), la pandémie est passée par là. Pour autant, ceux qui espéraient que, conjuguée à la prise de conscience de plus en plus répandue de l’acuité des enjeux climatiques, la pandémie contraindrait ces groupes à revoir leur stratégie en sont pour leurs frais. 

Ainsi, Total a certes choisi de reclasser comme « actifs inexploitables » (stranded assets) des réserves, la plupart dans les schistes bitumineux canadiens, qui figuraient à son bilan pour un montant de huit milliards de dollars, reconnaissant qu’elles ne seraient pas mises en production avant 2050. Shell a annoncé début juillet vouloir défalquer pour un montant allant jusqu’à 22 milliards de tels actifs, et BP a évoqué un chiffre situé entre treize et 17,5 milliards. Il s’agit en réalité de menue monnaie : selon une estimation du Financial Times, le total des « stranded assets » des groupes d’hydrocarbures s’élève à 900 milliards de dollars, soit un tiers de leur capitalisation boursière actuelle. Mieux, s’il s’agit de limiter effectivement le réchauffement à 1,5°C, comme les nations du monde s’y sont engagées du bout des lèvres, c’est 80 pourcent de leurs réserves qu’elles devront se résoudre à laisser dans le sous-sol. 

Et surtout, au-delà des pieuses paroles sur leurs intentions d’investir dans les énergies renouvelables, la plupart de ces grands groupes n’envisagent pas, officiellement du moins, vouloir réduire la voilure au cours des prochaines années. Neil Chapman, d’Exxon, a reconnu que l’actuel trou d’air que connaît son groupe est sans précédent, mais s’est dit confiant qu’il surmonterait « les défis de l’environnement actuel comme nous avons surmonté les défis du passé ». Pour eux, le Covid-19 n’est qu’un nid-de-poule sur une route qui reste, par ailleurs, dégagée jusqu’à au moins 2030. Exception sans doute annonciatrice d’une inflexion à venir, BP a déclaré cette semaine s’attendre à une baisse de quarante pour cent de sa production d’ici la fin de la décennie par rapport à 2019. Comme le monde reste hypnotisé par la chimère d’un retour à la normalité carbonée, la déconfiture progressive des majors va prendre la forme, au fil de leurs résultats trimestriels, de dépréciations, radiations d’actifs et autres retouches comptables. Soyons clairs : une perception rationnelle de nos perspectives de survie sur cette planète aurait dû sonner le glas de ces dinosaures il y a longtemps.

Jean Lasar
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