Bande dessinée

Wendy face à la réalité de la vie

d'Lëtzebuerger Land du 07.08.2020

L’amour dure sept ans a-t-on l’habitude de dire. Pas de chance, Mia et Manuel, eux, sont ensemble depuis huit. Dur dur, d’autant que, alors qu’ils approchent la trentaine, ils vivent de petits boulots dans un petit appart de Bologne avec quatre autres colocataires. C’est La juste mesure de Flavia Bondi, un album qui résume avec tendresse l’absence de perspectives de la jeunesse italienne.

Sorti en novembre 2017 dans sa version originale italienne sous le titre de La giusta mezura, le nouvel album de Flavia Bondi (L’orgoglio di Leone, Les Générations) est sorti le 24 juin dernier, chez Glénat, dans sa version francophone.

« Je n’ai jamais été douée avec les mots » nous dit d’entrée une voix off. « Depuis toujours, je parle sans me faire comprendre », « Vous voyez ce que je veux dire ? ». En trois phrases, l’auteure agrippe le lecteur, le prend à partie. Rapidement on comprend que ces questionnements sont ceux de Mia. On la découvre un soir, en train de boire un verre de vin debout devant un bar. Elle discute avec un jeune homme. « Allez, raconte-moi encore cette scène » lui dit-il. C’est que la jeune fille vient de démissionner avec perte et fracas de son travail de vendeuse de chaussures. « Je tourne les talons », a-t-elle juste balancé à son patron avant de prendre ses cliques et ses claques.

Mia a 29 ans. Originaire de Vénétie, d’un naturel timide, elle a décidé de quitter sa famille – recomposée –, sa ville et sa région une fois le bac en poche pour faire ses études à Bologne. La ville se situe « à deux heures de train » de chez elle, et pourtant « j’avais l’impression de pouvoir récrire ma vie entière (…) Tout était nouveau, différent, rayonnant (…) Tout le monde se foutait de savoir qui j’avais été les vingt premières années de ma vie. On était tous neufs, tous amis, tous spéciaux (…) Bologne appartenait à tout le monde et à personne ». Bref, l’enthousiasme de la vie estudiantine… Mais voilà, « Dix ans ont passé (…) Qu’est-ce que j’ai fait en dix ans ? » se demande-t-elle désormais.

Oh, certes, elle a obtenu son diplôme des Beaux-Arts, mais il ne lui sert pas à grand-chose, elle sait qu’elle ne vivra jamais de son art. Du coup, pour payer le loyer elle a été réceptionniste, serveuse, démarcheuse, ouvreuse, vendeuse, animatrice… et pendant ce temps certains de ses anciennes copines débattent sur Facebook sur la vaccination de leurs enfants. Sacré gap !

Un gap qui l’éloigne également de plus en plus de son partenaire, Manuel, avec qui elle vit depuis huit ans. Lui aussi a 29 ans. Il travaille en tant que serveur dans un restaurant mais rêve d’être écrivain. Il passe ses nuits à écrire un roman médiéval. Comme il n’a pas trouvé d’éditeur, il le publie gratuitement sur internet, et commence, épisode après épisode, à avoir un petit succès. Manuel, ce qu’il veut, c’est économiser assez d’argent pour louer une vieille baraque à retaper, seul avec Mia, l’épouser et, on devine, avoir des enfants avec elle. Du coup, le couple bat de l’aile. Et les tentations ne sont jamais bien loin.

« À l’époque, on était le couple le plus heureux du monde », se remémore Mia en pensant à leurs années d’études. Elle poursuit : « J’étais une jeune fille puérile et délaissée par sa propre famille (…) Et puis, cet idiot de cent kilos, avec sa tête pleine de rêves est entré dans ma vie (…) Pendant des années, on a vécu comme les deux débiles les plus heureux du monde (…) Pourquoi aujourd’hui j’ai l’impression que tout ça n’a servi à rien ? (…) Ces années-là me paraissent si loin, c’est comme si Peter et Wendy avaient finalement grandi ».

Voilà le problème : Manuel veut passer définitivement dans le monde des adultes, tandis que Mia a « envie de retourner au pays imaginaire ». On la comprend quand on sait que le monde des (jeunes) adultes, en ce moment en Italie se résume à un travail arasant payé « 700 euros par mois ».

En noir et blanc, dans un style épuré, se concentrant avant tout sur les personnages, leurs dialogues et leurs pensées, mêlant l’histoire du couple et celle du roman de Manuel, cette Juste mesure parvient à capter aussi bien le moment dans un couple quand la passion des débuts s’estompe, ainsi que l’instant difficile que représente le passage à l’âge adulte. Le tout agrémenté par cette spécificité toute italienne des salaires minables pour faire face à un immobilier au prix inaccessible.

Un travail plein de finesse et pertinence, au vocabulaire soutenu et agréable, avec aussi pas mal d’humour et plein de détails charmants. Un album entre réalité et fantaisie sur ce que ça veut dire trouver sa place dans le monde, la juste mesure des choses.

Flavia Biondi : La juste mesure ; Glénat, juin 2020. ISBN 978-2-344-03083-7

Pablo Chimienti
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