Cinéma

Dans les coulisses de l’Alexanderplatz

d'Lëtzebuerger Land vom 07.08.2020

Il aura fallu plus de trois heures de film, sans le moindre temps mort, à Burhan Qurbani pour venir à bout du récit fleuve de Berlin Alexanderplatz, nouvelle adaptation sur grand écran du roman culte d’Alfred Döblin publié en 1929 – un roman de 458 pages en neuf livres. En 1931, Phil Jutzi en propose une première adaptation à l’écran. La suivante sera signée Rainer Werner Fassbinder, en 1980. Celui qui restera comme un des grands noms du « Neuer Deutscher Film », renouera avec le gigantisme de l’œuvre originelle et en proposera sa version en une série de quatorze épisodes de plus d’une heure chacun. Sa pièce maîtresse selon certains experts.

1980 est également l’année de naissance du réalisateur germano-afghan, Burhan Qurbani
(Shahada, Wir sind jung. Wir sind stark). C’est lui qui signe cette troisième adaptation audio-visuelle de cette plongée dans les bas-fonds de la capitale allemande. S’il n’aura pas été aussi gourmand en temps que son illustre ainé, Qurbani prend tout de même 183 minutes pour raconter l’histoire du jeune Francis.

Disparu, ici, le Franz Biberkopf imaginé par Döblin en 1929. Fini aussi le Berlin des années vingt dans lequel l’auteur a placé son récit. C’est dans le Berlin d’aujourd’hui que Qurbani entraîne ses spectateurs. Pas celui des touristes, des dirigeants de l’Allemagne réunifiée ou des businessmen, non, plus dans la ville interlope, celle de discothèques louches, des parcs délabrés, des sous-sols détériorés. Une ville aux mains de dealeurs et autres gangsters de tout genre.

C’est pour cet « eldorado » européen que Francis, originaire de Guinée-Bissau, a risqué sa vie et perdu sa compagne en Méditerranée. Illégal, sans domicile, réfugié – même s’il refuse cet dénomination –, il survit tant bien que mal dans un immeuble en ruine occupé à moitié par des prostituées et à moitié par d’autres pauvres diables vivant dans la même misère que lui ; sans papiers et du coup sans droits. Qu’à cela ne tienne. En débarquant sur les côtes du Vieux continent, Francis a fait la promesse d’être un homme bon.

Avec d’autres illégaux qui vivent dans le même squat que lui, Francis trouve un travail au noir auprès d’une société de travaux publics. Les conditions sont pénibles, le travail éprouvant, les bruits assourdissants et les machines pas de toute première jeunesse. Qu’importe, cela permet de faire bouillir la marmite, de rester digne, droit et ne pas succomber – de suite du moins – aux sirènes de l’argent facile.

Un argent facile incarné par Reinhold, petit homme à la voix fluette et au corps courbé mais aux poches bien remplies de billets de 100 euros et aux paroles pleines de promesses : un travail facile, beaucoup d’argent, un avenir meilleur avec une femme allemande, des papiers… De quoi revenir sur toutes les promesses ! Mais Francis résiste ; il veut être un homme bon. Son travail lui suffit.

Le destin viendra donner le coup de grâce à son serment. Un de ses collèges se blesse et les contremaîtres allemands lui demandent dehors. Francis ne peut s’y résoudre. Une situation insoluble qui lui fera perdre son poste et le jettera entre les griffes de Reinhold et de son organisation de trafiquants de drogue. Simple cuisinier pour les dealers au départ, il montera vite les échelons : homme de main, second de Reinhold – « vice-roi de l’organisation » –, puis remplaçant possible de ce dernier, et du coup, son adversaire… Francis monte les échelons au même rythme qu’il plonge dans le monde souterrain de Berlin. Escort girls, alcool, drogue, violence, cambriolages, trahisons… Et dire qu’il voulait être quelqu’un de bien !

Loin de tout manichéisme, loin de tout jugement de valeur, ce Berlin Alexanderplatz offre un récit complexe et maîtrisé. En une intro, cinq chapitres et un épilogue, Burhan Qurbani offre une surprenante profondeur à chacun de ses personnages. Résultat : même le pire des salauds finit par être incroyablement attachant.

Laissant, comme dans le roman, une grande place aux réflexions intérieures, le film ajoute au récit initial le complexe sujet de l’immigration clandestine. Plein de suspens, de rebondissements, de moments de stress, le long-métrage ne connaît aucun temps mort. Du coup, malgré sa durée, dans la salle, on ne sent pas le temps passer. Magnifiquement interprété – Albrecht Schuch, qui incarne Reinhold (et Adam Pohl dans la série germano-luxembourgeoise Bad Banks) a remporté le prix du meilleur acteur dans un second rôle à la 70e cérémonie du Deutscher Filmpreis (en même temps que le prix du meilleur acteur pour son rôle dans Systemsprenger) – et magnifiquement mis en scène, le film a également remporté le prix de la meilleure photographie, des meilleurs décors et de la meilleure musique, et raté de peu celui du meilleur film.

Pablo Chimienti
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