L’album de famille des photographes contemporains qui se préoccupent
de l’avenir de la planète est à voir en deux volets : au MNHA et au Ratskeller

Le présent du futur

d'Lëtzebuerger Land vom 21.05.2021

Ils sont douze photographes dont on parcourt le voyage paysager et botanique tel qu’ils voient ces éléments constitutifs de la planète terre. Il serait intéressant de savoir quelle interprétation donneront d’ici un siècle, un archéologue, un historien, un sociologue, s’ils avaient l’occasion de voir les photographies sélectionnées pour Rethinking Nature au Ratskeller du Cercle Cité et Rethinking Landscape au Musée National d’Histoire et d’Art (MNHA), le thème du Mois européen de la Photographie (EMoP) étant scindé en deux parties.

Comme il ne nous est pas possible de nous projeter ainsi et d’avoir ce recul temporel, on feuillète les futures archives du temps présent avec l’œil du visiteur d’aujourd’hui. Le constat est, on le sait, que notre environnement naturel s’en va en lambeaux. Voici donc l’alerte écologique et politique de photographes artistes, dont l’esthétique est l’outil de travail, avec les techniques que permettent la photographie et les manipulations informatiques.

Six photographes paysagistes exposent au MNHA. Contrairement aux artistes du Land art, leurs prédécesseurs des années 1960-70 (comme Richard Long, Robert Smithson ou Andy Goldsworthy), qui ont « fait œuvre » avec, dans ou contre le paysage en documentant ce travail physique avec des prises de vue, les Bruno Baltzer & Leonora Bisagno, Inka & Niklas, Douglas Mandry, leurs descendants contemporains, observent, constatent et surtout, manipulent l’image pour établir un manifeste visuel.

L’EMoP ayant lieu dans plusieurs villes européennes simultanément, voici, dans les deux volets voués au paysage et à la botanique, un aperçu de la production internationale sur le sujet. Bruno Baltzer & Leonora Bisagno (Franco-italiens, vivant au Luxembourg), résument leur conception avec l’inscription, « Si je me souviens », écrit en toutes lettres sur le flanc d’une ancienne carrière quand émerge à côté La pointe de l’Iceberg. Une fiction reconstruite comme si les pierres avaient été extraites de la première photo pour reconstruire le glacier de la seconde. Une vague géante éteint une terre de lave chez Inka & Niclas (Finlandais et Suédois), dont les pierres fossilisées par la fusion, contiennent plumes d’oiseaux et végétation telles des sulfures enserrant la faune et la flore, figés dans les couleurs de l’incendie (Adaptive Colorations V, 2018). C’est la silhouette du couple lui-même qui est irradiée dans leurs Family Portraits, quelle que soit l’image de la nature idyllique : un paysage marin, alpin, la forêt. Constat à la manière des posters kitsch.

L’archéologue du temps présent, c’est le Suisse Douglas Mandry. La collecte de ses voyages (des végétaux séchés), est collée et coloriée sur fond de paysage d’altitude enneigé. Si la gamme des tons est pastel (étonnantes nappes de glaciers roses, presque pop), la flore elle recoloriée à outrance, On ne peut pas ne pas voir ces Onseen Sights couleur de sang. La maison brûle littéralement chez Danila Tkachenko. Seuls éléments construits par l’homme dans l’exposition au MNHA, le Russe a recours, à la période collectiviste de l’ex-Union Soviétique. À chacun son histoire pour dire qu’aujourd’hui le feu est partout et que c’est toujours la collectivisation outrancière des terres qui est à l’oeuvre.

La série Circle, Square est le point d’orgue des paysages de Rethinking Landscape au MNHA. Le travail du Luxembourgeois Daniel Reuter s’étend sur une dizaine d’années et est en noir et blanc uniquement. Il bénéficie d’un intermède monographique à la galerie voisine Nosbaum Reding. Christophe Gallois résume Oversees comme une concentration « sur les textures (…) : les matières, les surfaces, les reflets, les luisances et les aspérités, qu’il s’agisse de l’eau, de galets, d’algues, du ciel ou de matériaux amenés par l’homme et altérés par l’âpreté du climat. » Ces vues de cette île-pays, propice à des prises de vue de land-art réel, l’Islande où vit Daniel Reuter, est le prélude à la présentation de sa série Providencia, aux Rencontres d’Arles cet été, réalisée à l’autre bout du monde, au Chili. 

D’autres artistes ont fait le voyage aux confins. Ainsi Justine Blau aux Galapagos, dont on retrouve les manipulations artistico-génétiques sur les traces de Darwin, présentées l’année dernière à la galerie Nei Liicht à Dudelange au Ratskeller. La Slovène Vanja Bučan dans Sequences of Truth an Deception, présente sur fond de nature wall-paper, avec fruits et fleur comme une photo dans la photo et des mains humaines en coupe à fruits. Ces auto-portraits contemporains de Rethinking Nature, évoquent les photocollages du 20e siècle. Nicolas Floc’h, lui, plonge dans l’envers du décor, le fond des mers. Une sorte d’herbier de paysages productifs. Le pouvoir du médium photographie n’est pas prêt de s’éteindre.

L’exposition Rethinking Landscape, au MNHA, Marché-aux-Poissons, à Luxembourg-ville, dure jusqu’au 17 octobre prochain

L’exposition Rethinking Nature, au Ratskeller du Cercle-Cité,
rue Genistre, dure jusqu’au 27 juin.

L’exposition Oversees de Daniel Reuter, à la Project Gallery
de la galerie Nosbaum Reding, dure jusqu’au 12 juin.

Marianne Brausch
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