Danse

Une musique pour être dansée

d'Lëtzebuerger Land vom 21.05.2021

L’Œuvre nationale de secours Grande-Duchesse Charlotte, le Centre de Création Chorégraphique Luxembourgeois TROIS C-L et le Kinneksbond, se sont associés pour offrir deux dates à la rencontre artistique entre l’Orchestre de chambre du Luxembourg et les chorégraphes Jill Crovisier et Rhiannon Morgan, sous le titre, en forme de jeu de mots, Réson(d)ance. Parrainé par Davy Brun, le directeur du Centre national de la danse de Lyon, très ému ce soir-là, le projet, bien qu’il ne revêt pas les airs d’une pièce à proprement parler, nous aura fait passer un moment agréable, entre « masterclass » de musique instrumentale classique, et laboratoire de recherche chorégraphique.

La scène est éclairée d’une légère nappe de lumière, au lointain, chaises, instruments, pupitres, le dispositif de l’OCL est prêt, et à défaut d’être dissimulé en fosse, le voilà sur le plateau, à vue, même si un peu recroquevillé, derrière une vingtaine de paires de chaussures, celle de « tous les jours ». L’orchestre rentre ainsi nus pieds ou en chaussette sur scène, une première mise en dialogue en écho, dès le début, avec l’entrée des danseuses, elles aussi déchaussées.

Laura Arend (plutôt exceptionnelle), entre et se place au centre du plateau et lance plusieurs « grands battements » dans un rythme tachycardique assez puissant. Jill Crovisier (pour laquelle notre admiration est sans borne), l’a rejoint. Elles se chaussent et nous embarquent dans un duo inspiré du Prélude à l’après-midi d’un faune de Claude Debussy. Sur les traces du chorégraphe Vaslav Nijinski, les deux danseuses redessinent cette pièce de danse, première chorégraphie du Russe, grand scandale dans le ballet classique du début du 20e siècle. Arend et Crovisier analysent et projettent ailleurs, avec les postures de gym sportive, ce corps masculin sensuel et animal, éveillé alors par le danseur russe. Un « posing » qu’elles mettent en perspective avec la « femme objet » de la télévision italienne des années 80, celle à moitié dénudée des émissions d’aérobic. En découle une perspective chorégraphique rigide, technique et franche, où chaque mouvements et gestes, sont exécutés à la perfection. Ainsi, en costumes gris, soutenus de touches de rose, le duo s’actionne sur la musique de Debussy que livre merveilleusement l’OCL, poussé et retenu à la fois, souvent en contrepoint mais dans une connexion évidente des structures chorégraphique et musicale.

La relation entre les musiciens et les chorégraphes peut sembler évidente, mais elle émane d’un énorme travail et de questionnements intrinsèques. Rappelons, que cette association artistique n’aura bénéficié que d’une semaine pour se nourrir. C’est là une des grandes forces de ce projet que de voir avec quelle rapidité les danseuses se sont adaptées aux contraintes. Pourtant, si le cahier des charges se montrait exigeant, l’énergie qui se transmet sur scène entre l’orchestre et les danseuses en jeu de ping-pong est palpable. Aussi, le résultat est particulièrement encourageant et Corinna Niemeyer – à la direction musicale – ne cache pas son enthousiasme, « j’y ai pris beaucoup de plaisir, c’était la première fois mais pas la dernière », intervenue en pédagogue de musique classique, comme un Jean-François Zygel, entre les deux morceaux de danse.

Rihannon Morgan, est d’abord partie du titre de la partition qu’on lui a imposée, La Création du Monde, op. 81 de Darius Milhaud. D’abord un peu déboussolée par la « magistralité » de l’œuvre qui lui provoque de nombreuses images, elle finit par y voir un immense champ de possibilités. De la dramaturgie de la pièce composée de six sections, elle décline un récit. Une narration chorégraphique naît finalement des questions qu’elle aura éprouvée face à cette interminable pandémie, pour finir par imaginer l’après drame : « un nouveau monde ». En scène, entourée des interprètes Ioanna Anousaki, Carine Baccega, Maria Cipriano, et Aifric Ni Chaoimh, la jeune chorégraphe fait renaitre le monde en plusieurs tableaux, mettant en mouvement « des robots retirant leur carapace, pour se retrouver en tant qu’individu et en tant que collectivité », expliquera Morgan au bord de plateau. De ce travail narratif au premier degré, sans superficialité, le quintet de danseuses se meut et respire en effet la vie, influencé par l’exemplarité musicale de l’OCL. Au fur et à mesure de cette pièce de quinze minutes, se forment des images rudes, fougueuses, fraiches, et heureuses, instruites par les corps, pour une proposition convaincante qui a trait un peu au labo pour l’heure, mais promet beaucoup pour la suite du parcours de chaque individualité de cette équipe.

Godefroy Gordet
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