Récit d’un incident diplomatique sino-luxembourgeois

Le spectre Huawei

d'Lëtzebuerger Land du 14.08.2020

Le gouvernement luxembourgeois vient de fermer la porte à Huawei, en essayant de faire le moins de bruit possible. Mais le malaise reste perceptible : prononcez le nom de la multinationale chinoise vis-à-vis d’un haut fonctionnaire ou d’un responsable de la Poste, et vous aurez droit à quelques secondes de silence gêné. Mais plusieurs sources donnent une version concordante de ce qui s’est passé dans les coulisses voici deux mois : Post Group était sur le point de conclure un contrat avec Huawei pour la fourniture d’une partie de son réseau mobile 5G. Le contrat était quasiment finalisé, la signature plus qu’une formalité, quand un coup de théâtre rend tout caduc. À la dernière minute, la direction de la Poste contacte les dirigeants de Huawei et annule le deal. Bon gré mal gré, l’établissement public s’était plié aux pressions politiques provenant de son nouveau ministre de tutelle, le socialiste Franz Fayot. À la fin juillet, le Groupe Post annoncera officiellement que le déploiement de son réseau 5G se fera sur une infrastructure fournie par la multinationale suédoise Ericsson, son équipementier historique. À la demande du Land, la Poste faisait alors vaguement référence à des négociations qui se poursuivraient avec Huawei « sur le long terme ».

L’équipementier Huawei est devenu un des principaux points de cristallisation de la guerre commerciale sino-américaine. Le 8 octobre 2019, le Luxembourg Times publiait une interview, aussi spectaculaire que peu commentée, avec l’ambassadeur américain Randolph Evans. L’homme de Trump au Luxembourg, dont l’accès direct à la Maison blanche est tantôt apprécié tantôt redouté, s’y montrait peu diplomate : Si le Luxembourg choisissait des équipementiers chinois pour la 5G, menaçait-il, « the consequences could be serious ». Au vu du « risque énorme » que représenterait Huawei, les États-Unis n’hésiteraient pas à réévaluer « each and every agreement » : coopération au sein de l’Otan, échanges entre services secrets et jusqu’aux entrepôts militaires à Sanem. « Randy » ne faisait que reprendre les éléments de langage de son patron, Mike Pompeo, qui qualifie Huawei de « cheval de Troie » des services d’espionnage chinois, sans jusqu’ici avancer de preuves matérielles. Le secretary of state adore sermonner les boîtes de télécom : « If they are doing business with Huawei, they are doing business with human rights abusers ».

Or, on ne saurait réduire la méfiance envers Huawei à une simple bouffée délirante trumpienne. Peu à peu, la Commission européenne commence à son tour à durcir sa position, recommandant aux États membres de se prémunir contre des « dépendances » vis-à-vis des « fournisseurs à haut risque », une allusion à peine voilée à Huawei. Aspirée par ce maelstrom géopolitique que la pandémie a accéléré, la position de « neutralité technologique » qu’affichait le ministre des Communications, Xavier Bettel (DP), s’avérait de plus en plus intenable. Les discussions sur les futurs équipementiers en 5G (un oligopole partagé entre la Suédoise Ericsson, la Finlandaise Nokia et les Chinoises ZTE et Huawei) dépassent désormais les seuls aspects techniques.

La communication officielle sur la « causa Huawei » est cadenassée à double tour. Interrogé sur une possible immixtion politique, Franz Fayot renvoie aux communicants de son ministère, qui renvoient à une réponse à une question parlementaire, qui renvoie la balle aux opérateurs (Proximus, Orange et Post). Les députés chrétiens-sociaux Viviane Reding et Laurent Mosar semblaient avoir senti la mèche. Au début de juillet, ils voulaient savoir de Xavier Bettel si des opérateurs « ont été invités de manière plus ou moins formelle à ne pas travailler avec un équipementier chinois ». Le marché national de la 5G serait ouvert, leur répondait le Service des Médias et des Communication, ce serait aux opérateurs « d’assurer la sécurité de leurs réseaux ». Avant de préciser les critères pour choisir les fournisseurs devraient également prendre en compte « la sensibilité géostratégique ». (Les ingénieurs en télécoms sont donc priés de s’improviser experts en relations internationales à la Henry Kissinger.)

Contactée par le Land, la direction de la Poste esquive la question de l’ingérence politique. Dans un mail, elle affirme avoir agi dans le strict cadre d’un appel d’offres, qui ne serait d’ailleurs « toujours pas, à l’heure actuelle, définitivement clôturé ». Les critères de sélection auraient été « bien définis », même si leur « appréciation peut le cas échéant évoluer au fil du temps » : « Dans toute négociation, des revirements de dernière minute ne peuvent être exclus, quels que soient les prestataires ». Suite à la publication, fin janvier, des recommandations de la Commission européenne et aux « précisions et interprétations qui ont été apportées dans la foulée », la Poste aurait effectivement été amenée à « revoir sa politique d’appréciation du risque de sécurité informatique ». Mais il ne serait « pas anormal » que celle-ci évolue « en fonction du contexte règlementaire, technologique et géopolitique ». (Huawei Luxembourg n’a pas souhaité commenter ses négociations avec la Poste.)

En termes de volume d’affaires, la défaite de la multinationale chinoise sur le territoire luxembourgeois peut sembler insignifiante. Mais en termes politiques, elle est douloureuse. Alors que Huawei est mis sous siège par les États-Unis et se voit perdre ses marchés européens les uns après les autres, le lâchage d’un partenaire, que l’on pensait opportuniste donc inoffensif, pèse lourd symboliquement. Le gouvernement luxembourgeois avait tenté d’épargner une humiliation publique à Beijing, en accord avec sa traditionnelle stratégie du « face-saving ». Il n’a en effet ni officiellement banni Huawei, comme l’a fait la Grande-Bretagne, ni introduit une régulation incitant les opérateurs à lui préférer les champions européens (le duopole Nokia et Ericsson), comme l’a fait la France. Dans une soudaine précipitation, après avoir temporisé durant des mois, le gouvernement a finalement préféré emprunter les voies informelles et officieuses pour trancher le dilemme Huawei.

L’épisode apparaît également comme un désaveu pour le directeur général de la Poste, Claude Strasser, et indirectement pour Etienne Schneider, l’ex-ministre socialiste de l’Économie, qui avait parachuté son proche ami (rencontré dans les amphis de l’Institut catholique des hautes études commerciales à Bruxelles) à la tête de la vénérable Poste en 2012. Avec la démission de Schneider en février 2020, Strasser a perdu un protecteur et Beijing un allié. L’ancien ministre de l’Économie, dont le mari est employé par la Bank of China sous le titre de « European business developer », a toujours affiché sa proximité avec la Chine. En novembre 2019, peu avant d’annoncer son retrait de la politique, il a fait une dernière tournée d’adieu en Asie, en assistant à la China International Import Expo à Shanghai, où il eut l’honneur de serrer la pince à « l’empereur rouge », Xi Jinping himself.

Pour sa croisade nation branding, le Luxembourg s’était choisi l’archétype jungien de « l’allié » en s’attribuant les qualités de « prévisibilité » et de « fiabilité ». Le maladroit volte-face dans le dossier Huawei aura fissuré cette image aux yeux des autorités chinoises. Que le sabordage ait coïncidé avec la fin du mandat de l’ambassadeur chinois, Huang Changqing, n’aura pas arrangé les choses : Comme cadeau de départ, on peut mieux faire. Les coûts diplomatiques et économiques restent difficiles à estimer. Mais ils ne seront pas nuls. Surtout pour une petite juridiction qui se targue d’être un des principaux centres européens d’affaires en monnaie chinoise et d’héberger les sept principales banques chinoises qui, à part la China Merchants Bank, sont toutes « state-owned ».

Jusqu’à récemment, Huawei pouvait être raisonnablement confiant de décrocher une petite part du marché 5G au Luxembourg. Finalisé fin mars 2020, le dernier bilan de la filiale luxembourgeoise de Huawei se voulait encore optimiste : « Since there is no observable attempt in Luxembourg to exclude Huawei from tenders in the field of network technology, Huawei Technologies Luxembourg SA does not expect any assessable economic damage ». Le gouvernement luxembourgeois avait tenté un acte d’équilibriste, voulant ménager les susceptibilités de Washington et de Beijing. La position officielle fut fixée en décembre 2018, lorsque Xavier Bettel déclarait ne pas envisager « de mesures concrètes pour interdire l’utilisation de technologie chinoise au cœur des réseaux » : « Actuellement, le gouvernement ne dispose pas de suffisamment de faits corroborés qui justifieraient de telles mesures ».

Par crainte de devoir se positionner seul contre la Chine voire les États-Unis, Xavier Bettel plaidait dès février 2019 pour une « réponse européenne à la question Huawei ». En juin 2019, Franz Fayot, alors encore député socialiste, expliquait à la Chambre que son « option préférentielle » consistait dans le développement d’une technologie « purement européenne ». Mais, en attendant, Fayot se disait favorable à une solution mixte, combinant du matériel Ericsson et Huawei, reconnaissant l’avance technologique du champion chinois : « Si on veut rapidement obtenir une couverture 5G et être le first mover, alors la technologie de Huawei est sans doute incontournable. »

En fait, le gouvernement avait refilé la patate chaude aux opérateurs. La Poste, l’acteur très largement dominant sur le marché, disait se laisser toutes les options ouvertes. En mai 2019, Claude Strasser promettait ainsi qu’« aucun des potentiels fournisseurs » ne serait écarté. (Vis-à-vis du Land, la Poste indique que six fournisseurs, dont Huawei, ont participé à l’appel d’offres.) Orange et Proximus attendaient les directives de leur maison-mère à Paris respectivement à Bruxelles ; ce qui, dans un certain sens, arrangeait l’État luxembourgeois : la responsabilité d’un éventuel bannissement retomberait ainsi sur les autorités françaises ou belges, qui se situent plutôt dans le camp anti-Huawei. Face au Land, Proximus Luxembourg explique avoir déployé son cœur de réseau avec Ericsson, mais qu’on n’aurait pas encore fait de « choix définitif » sur l’équipementier des antennes. Orange Luxembourg, qui combinait jusqu’ici du matériel Ericsson et Huawei, mais dont la maison-mère française vient d’opter pour Ericsson et Nokia, se dit « très serein » par rapport à la question de l’équipementier dont il ne veut pourtant dévoiler le nom pour l’instant.

Parmi les États membres, l’Allemagne est un des derniers grands pays à camper sur une position attentiste. Même si le Bundesnachrichtendienst pointe depuis des années les risques de sécurité liés à une collaboration avec la multinationale chinoise, la chancelière allemande, qui tente d’éviter un conflit avec la Chine, s’oppose pour l’instant à une exclusion. Ceci a ouvert la voie à la Deutsche Telekom pour lancer son réseau 5G avec Huawei, ravivant les craintes que l’Allemagne ne finisse par se retrouver « du mauvais côté de l’Histoire » et de devoir démanteler dans un avenir proche des infrastructures flambant neuves.

Si la présence de Huawei au Grand-Duché pesait aussi lourd que celle d’Amazon (officiellement 2 760 salariés), le gouvernement aurait probablement montré plus de zèle à servir ses intérêts. Quand, en novembre 2008, la multinationale chinoise installait une antenne au Luxembourg, le gouvernement avait de grandes espérances. Huawei lui faisait en effet miroiter la perspective d’établir un jour son « hub » européen au Luxembourg. Mais ces projets, éternellement « à l’étude », restaient à l’état de projets. Avec 31 salariés au Luxembourg (soit moins qu’il y a dix ans), Huawei Technologies Luxembourg SA se classe aujourd’hui dans la catégorie des « poids plume ». Ses bureaux sont situés au Kirchberg, juste en face de ceux de Vodafone Procurement Company. En substance, Huawei est resté un appendice de la centrale d’achat européenne de Vodafone qui, elle, emploie 300 personnes.

Cela faisait pourtant des années que le gouvernement luxembourgeois faisait la cour à Huawei. Depuis 2008, son QG à Shenzhen constituait une étape incontournable de toutes les missions économiques en Asie. Accompagné du Grand-Duc héritier, le ministre de l’Économie, Jeannot Krecké (LSAP), se faisait régulièrement conduire à travers les laboratoires, fabriques et showrooms, où on lui présentait les dernières tendances technologiques, dont des « caméras de surveillance intelligentes », comme le rapportait le Tageblatt dès 2010. Mais les efforts de Krecké, qui invitait périodiquement la direction postale à envisager une collaboration avec Huawei, sont restés largement infructueux. Comme l’a relevé Paperjam, sur les cinq derniers exercices, Huawei n’a totalisaé que 19,8 millions d’euros de ventes en équipements aux différents opérateurs luxembourgeois.

Lors des séminaires de promotion en Chine, Krecké faisait appel aux dirigeants Benelux de Huawei pour témoigner des atouts grand-ducaux. Se prêtant au jeu, ils prisaient « une perfection en toutes choses » : les taux d’imposition et de criminalité très bas, les chemins courts : un déjeuner avec le ministre de l’Économie suffirait pour que celui-ci « arrange un rendez-vous dix minutes plus tard avec la personne qui peut débloquer le dossier ». En mai 2010, lors de l’ouverture de l’exposition universelle à Shanghai, Krecké et l’ensemble de la délégation luxembourgeoise étaient invités par la vice-présidente de Huawei sur un bateau pour une croisière nocturne. Le fils de celle-ci, en âge d’école primaire, saisit l’opportunité pour donner un spectacle de karaoké, reprenant le best-of de Michael Jackson devant un public de hauts fonctionnaires et de représentants de la Chambre de commerce, qui applaudirent poliment (d’Land du 26 novembre 2010).

Hyperactif dans le lobbying, Huawei a toujours soigné ses relations avec le petit Grand-Duché, invitant journalistes et étudiants de l’Uni.lu à des voyages en Chine. La firme a débauché Jakub Hera Adamowicz du service communication de la Commission européenne. La nouvelle recrue, ancien journaliste au Wort, aura réussi à gagner deux ex-VIP des institutions européennes pour des événements Huawei. En 2018, la multinationale chinoise invitait les Solistes européens pour jouer au « Huawei European Innovation Day » à Rome et profita de l’occasion pour diffuser un discours enregistré de Jacques Santer. Le président honoraire de l’orchestre et ancien Président de la Commission européenne, fit une dissertation embrouillée sur les supposés liens entre « classical music and liberal technologies ».

Le 4 février 2020, la députée Viviane Reding chômait une interpellation du CSV sur la pauvreté à la Chambre pour assister à la fête du Nouvel An chinois à la centrale bruxelloise de Huawei. Vis-à-vis du Land, elle affirme ne pas avoir été payée pour son discours, dans lequel elle appelait à ne « pas ostraciser des firmes » : « Security is not about building walls, it is about securing bridges ». Deux mois plus tard, alors que la première vague pandémique frappait l’Europe, Huawei se rappelait au bon souvenir du gouvernement en expédiant 180 000 masques chirurgicaux en direction du Luxembourg. Dans un reportage diffusé fin avril sur RTL-Télé, on aperçoit des cartons estampillés Huawei stockés à la Villa Louvigny. Ils portaient une tournure de phrase bancale, manifestement issue d’un site de traduction en ligne : « Kréien duerch dës schwéier Zäit zesummen ».

Bernard Thomas
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