Chroniques de l’urgence

C’est qui, « nous » ?

d'Lëtzebuerger Land du 14.08.2020

La nature collective et globale de l’enjeu climatique débouche souvent sur une forme de discours d’exhortation dont le locuteur et le destinataire sont mis la première personne du pluriel. Ce « nous » mis à toutes les sauces correspond à l’humanité, la communauté des nations, parfois le pays ou le continent auquel appartient celui qui parle, on ne sait trop. Par souci d’œcuménisme, pour jouer la carte de l’empathie, on se satisfait fréquemment de ce flou, sans doute dans l’espoir de construire un front large. Et voilà ce « nous » aux détours confus qui s’invite lui-même à réduire son empreinte carbone, à changer son rapport à la nature, à faire la révolution écologique et solidaire. « Nous devons arrêter les énergies fossiles », « nous aurions pu y arriver si nous nous y étions mis en 1980 », etc.

Au bout d’un moment, faute de résultats probants, le doute s’insinue : et si l’utilisation de ce « nous » contribuait à émousser l’efficacité du discours censé « nous » mobiliser ? Après tout, dès lors qu’il repose sur la science, un tel discours devrait facilement emporter l’adhésion de tous. Examinant cette problématique, Genevieve Gunther, communicante avisée de l’urgence climatique et fondatrice de l’organisation EndClimateSilence.org, admet que la tentation est forte de recourir à des phrases comme « c’est nous qui causons le changement climatique », mais se hâte d’ajouter qu’en réalité cette entité collective « n’existe tout simplement pas ». Peut-on y inclure les quelque 735 millions d’humains qui disposent d’un budget de moins de deux dollars par jour, selon les chiffres de la Banque mondiale ? Et les 5,5 milliards qui, selon Oxfam, ont entre deux et dix dollars par jour ? Quid de ceux qui s’époumonent lors de manifestations pour la défense du climat ? Et des enfants ? Est-il légitime de les compter parmi ceux coupables de la crise ?

Genevieve Gunther met les points sur les i : même si la majorité des gens sont fondamentalement bons et préféreraient qu’on agisse pour préserver la planète, on ne peut pas en dire autant de ceux qui « semblent prêts à détruire la civilisation et à laisser mourir des millions de gens pour que l’économie des énergies fossiles continue. Nous savons qui sont ces gens. Nous ne sommes pas ces gens ». À ceux disposés à laisser mourir des centaines de millions de personnes pour leur profit et leur plaisir, l’utilisation de ce sujet collectif indifférencié fournit « une couverture politique », écrit-elle. Les officines qui les représentent s’emparent avec gourmandise de ces locutions spongieuses pour suggérer qu’ils s’engagent eux-mêmes sur une voie vertueuse et dans l’intérêt de tous, alors qu’il n’en est rien. S’il s’agit d’utiliser ce « nous » pour mobiliser, prenons soin d’en préciser les contours.

Jean Lasar
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