La proximité des décideurs politiques avec les décideurs économiques
n’est pas l’apanage des régimes autoritaires comme la Russie

Capitalisme de connivence

d'Lëtzebuerger Land vom 08.04.2022

La guerre à l’est de l’Europe a mis sur le devant de la scène une catégorie de personnes qui, bien que vivant dans un luxe ostentatoire, n’apprécient guère l’attention dont ils font l’objet. Il s’agit bien sûr des fameux « oligarques russes » apparus dès la chute de l’Union Soviétique fin 1991 et dont le nombre et le poids économique a pu laisser penser qu’ils pourraient faire pression sur le pouvoir politique. D’où les sévères sanctions qui les frappent depuis le début du conflit. Leur cas est loin d’être isolé. Nombreux sont les pays où des fortunes considérables ont été bâties en raison des liens de leurs détenteurs avec les politiciens. On parle alors de capitalisme de connivence ou de copinage.

En mars 2014 le magazine britannique The Economist a publié un « crony capitalism index » qui n’a pas connu un grand succès. D’ailleurs, après une deuxième livraison en 2016, il n’avait plus été recalculé. En revanche la version parue début 2022 suscite un grand intérêt, non seulement à cause de l’actualité mais aussi de la mobilisation des opinions publiques contre le phénomène. The Economist s’est intéressé aux milliardaires listés par le classement annuel de Forbes dans 22 pays du monde. À noter que la première étude comprenait 23 pays mais en 2016, Hong-Kong, qui arrivait pourtant en tête de la ploutocratie, a été intégrée à la Chine. Pour chaque pays, il a fallu déterminer quelle était la part de la fortune totale des milliardaires qui était imputable aux réseaux et aux relations avec le pouvoir politique. Ce montant a été ensuite rapporté au Produit Intérieur Brut selon une méthode utilisée en Inde en 2012.

En 2021, on comptait dans le monde 2 755 milliardaires possédant 13 000 milliards de dollars. Les États-Unis et la Chine en abritent environ la moitié, aussi bien en nombre de personnes qu’en valeur de leur richesse. La Russie n’arrive qu’en cinquième position avec 120 personnes (ou familles) dont 70 pour cent sont devenues milliardaires grâce à leurs liens avec le Kremlin ! Exprimé autrement, on peut dire que 77 pour cent de la richesse des milliardaires russes relève du « capitalisme de connivence ». Sur les 22 pays étudiés la Russie ne détient pas le record de la part de la fortune des milliardaires issue des liens avec le pouvoir. Elle est dépassée par la Malaisie, le Mexique, les Philippines et… l’Ukraine. Mais elle est littéralement hors concours pour ce qui est de la part de ces fortunes dans le PIB, qui atteint 27,8 pour cent soit une proportion deux fois supérieure à celle du suivant immédiat ! Par rapport au classement précédent, qui remontait à 2016, les positions sont plutôt stables mais l’Inde a gagné 2 places, le Brésil et la Thaïlande 3 places, signe d’un poids de plus en plus élevé de la richesse de copinage dans le PIB.

Sur les 22 pays on recense sept pays développés (Allemagne, Corée du sud, États-Unis, France, Japon, Pologne, Royaume-Uni), tous situés en bas de classement alors que le Top 10 est entièrement occupé par des pays en développement ou émergents. L’indice a été beaucoup critiqué en raison de ses limites. Il minimise le phénomène en ne retenant que les milliardaires, alors que tout porte à croire que le capitalisme de connivence fonctionne aussi à des niveaux inférieurs de richesse. D’autre part, les problèmes rencontrés dans le blocage des actifs des oligarques russes illustrent les difficultés de mesure de leurs fortunes dont une partie est dissimulée (enregistrement au nom de membres de leurs familles ou d’amis sûrs). Dans certains pays, les statistiques ne sont pas fiables. Tous les secteurs d’activité n’ont pas été retenus et le nombre de pays étudiés est réduit. La place de certains d’entre eux est discutable. Aux États-Unis, 90 pour cent de la fortune des milliardaires est sans lien avec le pouvoir, mais tenir compte du lobbying des géants de la tech ferait passer le poids de la « richesse de copinage » de deux à sept pour cent du PIB. En Chine, où cette proportion atteint 24 pour cent, aucune entreprise ne peut en pratique fonctionner sans le consentement voire le contrôle de l’État.

Surtout, le fait de ne considérer que des personnes physiques pour la mesure du capitalisme de connivence est très réducteur. En pratique les entreprises de toutes tailles et de tous secteurs, même si elles ne sont pas aux mains de familles fortunées, peuvent bénéficier des largesses du pouvoir politique sous forme de contrats publics dont l’attribution n’est pas sans soulever quelques interrogations. Ainsi, en France la campagne présidentielle qui s’achève a-t-elle été polluée par l’affaire McKinsey. La célèbre société américaine a totalisé pendant la crise sanitaire quelque 12,3 millions d’euros de contrats, le plaçant en tête des commandes de conseil par les pouvoirs publics, au grand dam du Sénat français qui a de plus révélé que McKinsey, grâce à son art consommé de l’optimisation fiscale, n’avait pas payé d’impôts sur les bénéfices depuis dix ans malgré un chiffre d’affaires de 329 millions d’euros en 2020 ! Or ce cabinet est notoirement lié au pouvoir : plusieurs consultants ou anciens de McKinsey se sont investis à titre personnel dans la campagne Macron en 2017. Un des dirigeants, Karim Tadjeddine avait également signé en 2016 un chapitre d’un livre préfacé par Emmanuel Macron, et, appartenant au même think tank « En temps réel » que le futur président, il l’a conseillé sur le volet économique de son programme électoral.

Le maire de Cannes et président de l’Association des maires de France, David Lisnard a estimé que « la question d’une connivence entre le cabinet de conseil et l’exécutif doit être posée ». Une opinion peu surprenante dans un pays qui est un cas d’école en matière de liens incestueux entre pouvoir et entreprises privées. Plusieurs grandes entreprises privées cotées au CAC 40 sont dirigées par d’anciens hauts fonctionnaires passés par des cabinets ministériels de droite comme de gauche : Alstom, Carrefour, Engie, Thales, TotalEnergies, BNP Paribas, Société Générale. C’est aussi le cas de grandes banques mutualistes (non cotées) comme le groupe Crédit Mutuel-CIC et des filiales françaises de sociétés américaines comme Facebook. Les dirigeants d’entreprise, les hauts fonctionnaires et les hommes politiques sont souvent passés par les mêmes grandes écoles qui entretiennent un fort esprit de corps entre leurs anciens élèves, et les allers-retours public-privé, sources de possibles « renvois d’ascenseur », y sont constants. Il reste que, partout dans le monde, un grand nombre d’entreprises privées vivent de commandes publiques. Selon une étude menée en France en 2020, la manne publique a représenté quatorze milliards d’euros et a irrigué de nombreuses branches d’activité, tout en étant très concentrée (soixante pour cent va au bâtiment et aux travaux publics). Les commandes de l’État, des collectivités locales et des entreprises publiques peuvent peser lourd dans le chiffre d’affaires de certains secteurs ou entreprises, les plaçant dans une situation de dépendance.

Dans les pays non-démocratiques, les milliardaires liés au pouvoir sont dans une situation précaire. S’ils deviennent trop puissants ou menaçants ou simplement s’ils cessent de plaire, leur position sociale et leur fortune peuvent s’écrouler du jour au lendemain. En Russie en 2003, Mikhail Khodorkovski pesait quinze milliards de dollars avant d’être exproprié de Ioukos et envoyé en prison pendant dix ans. En Arabie saoudite, une purge anti-corruption organisée par le roi lui-même en 2017 (plusieurs dizaines d’arrestations et cent milliards de dollars saisis) a eu comme résultat qu’aucun milliardaire saoudien ne figure plus dans le classement Forbes depuis cette date. Dans les pays démocratiques les citoyens supportent de plus en plus difficilement la proximité qui peut exister entre certaines personnes ou entreprises et les décideurs politiques et le favoritisme qui peut en découler.

Le Top 5

Pays où la fortune de connivence pèse le plus dans la fortune totale des milliardaires : Philippines avec 86 pour cent, Ukraine 85, Mexique 79, Russie 77 et Malaisie 76. À noter que sur 22 pays classés, la part de la fortune de connivence est inférieure à dix pour cent dans seulement quatre pays (France 9,7, États-Unis 8,8, Corée du sud 8,3 et Allemagne 5,6).

Méthodologie

Pour construire l’indice du capitalisme de connivence, The Economist s’est inspiré des travaux de Ruchir Sharma (Morgan Stanley Investment Management) et de ceux de Aditi Gandhi et Michael Walton (Center for Policy Research de Delhi) sur l’Inde. Dans un article intitulé « Where Do India’s Billionaires Get Their Wealth? » publié dans Economic&Political Weekly en octobre 2012, les deux derniers nommés montraient que 43 pour cent des milliardaires indiens, représentant soixante pour cent de la richesse de cette catégorie, avaient tiré leur richesse de dix « secteurs de rente » (travaux publics, mines, casinos, industries de défense, ports et aéroports, banque, télécoms etc..) nécessitant un agrément public ou dépendant fortement de la commande publique. Ce sont toujours ces secteurs qui sont étudiés dans l’indice.

Georges Canto
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